De quel rien ?
La question qui survit à Augustin
Le chapitre précédent a laissé tomber l'« avant ». Si le temps naît avec le monde, comme le soutenait Augustin, il n'y a pas d'« alors » où Dieu aurait attendu ; si la physique donne un jour un sens à cet avant, par un rebond par exemple, elle le fera avec une théorie qu'on n'a pas encore (→ chap. 1). Une question survit pourtant à ce nettoyage, parce qu'elle ne dépend pas de la forme du temps : un univers éternel la poserait aussi bien qu'un univers qui commence. Elle ne porte pas sur le premier moment d'une histoire, mais sur l'histoire entière, quelle qu'en soit la longueur sorensen-sep1.
Thomas d'Aquin, on l'a vu, tenait le commencement du monde pour indémontrable, et jugeait qu'un monde éternel aurait pu être créé aquinas-sep. Ce qui le lui permettait est une définition. Pour Thomas, être créé veut dire dépendre d'une cause, à chaque instant de son existence ; cela n'exige pas d'avoir eu un premier instant aquinas-sep. Un monde éternel pourrait donc être entièrement créé, au sens où il ne tiendrait pas debout par lui-même. La question de la création et celle du commencement se séparent ici pour la première fois de manière explicite.
Quatre siècles et demi plus tard, Leibniz donne à la question de l'existence la forme sous laquelle on la cite encore. Dans les Principes de la nature et de la grâce, en 1714, il part d'un principe qu'il tient pour premier : « rien ne se fait sans raison suffisante ». Dès qu'on l'admet, écrit-il, « la première question qu'on a droit de faire sera : Pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose » Leibniz 1714. La seconde phrase porte tout le poids. Leibniz ne se contente pas de demander pourquoi le monde existe ; il suppose que l'absence de tout serait la situation par défaut, celle qui ne demanderait aucune explication, et que c'est l'existence qui fait exception. Sa réponse suit la même pente : la raison suffisante de l'existence « ne se saurait trouver dans la suite des choses contingentes », c'est-à-dire des choses qui auraient pu ne pas être ; elle doit se trouver « dans une substance, qui en soit la cause, et qui soit un être nécessaire », un être qui ne pouvait pas ne pas exister Leibniz 1714. Pour Leibniz, cet être est Dieu.
Heidegger fera de la phrase de Leibniz « la question fondamentale » de la philosophie sorensen-sep2. On la tiendra ici pour ce qu'elle est d'abord : une question distincte des deux autres. Le commencement du monde peut être un fait de physique ; la création, c'est-à-dire la dépendance du monde envers une cause, n'en est pas un, et l'on peut avoir l'un sans l'autre. Tout ce chapitre repose sur cette distinction, et il montre ce qui arrive quand on l'oublie.
Peut-on penser le rien ?
La question de Leibniz suppose qu'on puisse comparer le monde à son absence. Il faut donc que cette absence se laisse au moins penser. Or la philosophie a commencé par l'interdire.
Parménide, au Vᵉ siècle avant notre ère, soutenait qu'il est contradictoire de dire que quelque chose n'existe pas : dire « cela n'est pas », c'est encore parler de cela sorensen-sep. Son disciple Mélissos en tire une conséquence physique : « il n'y a pas de vide, car le vide n'est rien, et le rien ne peut pas être » sorensen-sep. De cet interdit logique vient l'adage latin ex nihilo nihil fit, rien ne vient de rien, qui pèse sur toute l'histoire du problème sorensen-sep. Si le rien ne peut pas être, il ne peut pas non plus avoir été, et la question de Leibniz perd son point de comparaison.
Des philosophes contemporains ont défendu l'inverse : un monde entièrement vide serait au moins possible. Leur argument le plus connu, dit de la soustraction et associé à Thomas Baldwin, procède par étapes. On imagine un monde qui contient un nombre fini d'objets ; on en retire un ; le monde qui reste est encore possible ; on recommence, et au bout d'un nombre fini de retraits on arrive au monde vide sorensen-sep. L'argument a la force des raisonnements pas à pas : aucune étape ne semble franchir une limite, et pourtant la dernière nous amène au rien.
Bergson avait répondu d'avance à ce genre de raisonnement, dans L'Évolution créatrice, en 1907. Son analyse porte sur ce que fait l'esprit quand il pense qu'une chose n'existe pas. Il ne se représente pas un trou : il se représente autre chose à la place de cette chose, ou la chose elle-même accompagnée de l'idée qu'elle est exclue. Il y a donc, écrit Bergson, « plus, et non pas moins, dans l'idée d'un objet conçu comme "n'existant pas" que dans l'idée de ce même objet conçu comme "existant" » Bergson 1907. Appliquée au tout, l'opération se détruit elle-même. Supprimer par la pensée toutes les choses, c'est toujours garder une place, un fond, ou au moins l'esprit qui supprime. L'idée du néant absolu, « entendu au sens d'une abolition de tout, est une idée destructive d'elle-même, une pseudo-idée », aussi vide de contenu que celle d'un cercle carré Bergson 19073.
Si Bergson a raison, la question de Leibniz tombe avec son présupposé. Elle demandait pourquoi l'existence l'a emporté sur un néant plus « simple » et plus « facile » ; mais ce néant n'est pas une possibilité qu'on aurait écartée, c'est un mot auquel aucune pensée ne correspond. On ne peut pas demander pourquoi une alternative n'a pas été réalisée quand cette alternative n'a pas de contenu.
Le désaccord entre Baldwin et Bergson porte sur un point précis : la dernière soustraction. Baldwin la traite comme les autres ; Bergson dirait, si l'on applique son analyse, qu'en retirant le dernier objet on garde encore le cadre (un espace vide, un monde qui « contient » zéro objet) et qu'on n'a donc pas atteint le rien absolu4. Ce qui les départagerait serait une réponse à cette question : un monde sans aucun objet est-il encore un monde, c'est-à-dire un cadre avec des propriétés, ou l'absence de tout cadre ? C'est la question que rencontre la physique quand elle parle de vide, et sa réponse est nette : un vide est encore un cadre.
Trois riens
Quand un physicien dit « rien », il désigne presque toujours le vide quantique. En physique moderne, la matière et la lumière sont décrites par des champs, des grandeurs qui prennent une valeur en chaque point de l'espace5. Le vide est l'état de plus basse énergie de ces champs : il ne contient plus de particule, mais les champs y sont toujours là, nuls en moyenne mais jamais immobiles ; on appelle fluctuations du vide ces écarts autour de zéro wiki-qvs. Or un tel état n'est pas rien. Comme l'écrivent les philosophes de la cosmologie Christopher Smeenk et George Ellis, « un état de vide n'est évidemment pas rien : il existe dans un espace-temps, et il possède toute une série de propriétés non triviales » smeenk-sep. Il a une énergie, il obéit à des lois, il occupe un espace qui a une géométrie.
Ce vide a des effets qu'on mesure. Un champ se décompose en une infinité d'ondes possibles, chacune avec sa longueur d'onde et sa direction ; et chacune garde, même au repos, une énergie minimale que le principe d'incertitude interdit d'annuler, l'énergie dite de point zéro Martin 2012. Le 29 mai 1948, Hendrik Casimir, physicien au laboratoire Philips d'Eindhoven, présente une note de trois pages sur deux plaques métalliques parallèles : entre elles, seules les ondes qui « tiennent » dans l'intervalle peuvent exister ; à l'extérieur, toutes. Additionnées, ces énergies sont infinies des deux côtés, des sommes « dépourvues de sens physique », écrit Casimir ; mais leur différence est finie, et elle se traduit par une force qui attire les plaques l'une vers l'autre. L'effet est petit, ajoute-t-il, mais une confirmation « ne semble pas infaisable » Casimir 1948. Il faudra près de cinquante ans : en 1997, Steve Lamoreaux mesure cette force entre une sphère et une plaque dorées, en accord avec la théorie à 5 % près Lamoreaux 1997wiki-casimir. Dès 1947, Willis Lamb et Robert Retherford avaient mesuré dans l'atome d'hydrogène un petit écart entre deux niveaux d'énergie que la théorie de Dirac donnait égaux ; on l'explique par l'interaction de l'électron avec les fluctuations du champ électromagnétique du vide wiki-lambMartin 2012. Ces mesures confirment une théorie dans laquelle le vide fluctue ; elles ne photographient pas une fluctuation, et l'on discute encore si la force de Casimir prouve la réalité de l'énergie du vide, Robert Jaffe ayant montré en 2005 qu'on peut la calculer comme une force entre les charges des plaques, sans y faire appel Jaffe 2005Martin 2012. Le premier rien des physiciens est donc un objet d'expérience, avec une énergie et des forces. ^
Le philosophe de la physique David Albert a formulé ce qui correspondrait vraiment, dans cette théorie, à l'absence de toute chose physique : ce ne serait pas un état particulier des champs, fût-il le plus pauvre, mais « la simple absence des champs » eux-mêmes sorensen-sep. Le vide quantique est aux champs ce qu'une salle vide est à la salle : un de ses états, pas sa disparition.
En 1982, le physicien Alexander Vilenkin propose un « rien » plus radical. Dans son modèle, l'Univers est créé « par effet tunnel quantique à partir de littéralement rien », et il aboutit à un espace de de Sitter, c'est-à-dire un espace en expansion exponentielle, la forme mathématique d'un univers en inflation Vilenkin 1982wiki-inflation. L'effet tunnel est ce phénomène quantique par lequel un système passe d'un état à un autre alors qu'une barrière le lui interdirait en physique classique6. Le modèle n'a pas de singularité de Big Bang et ne demande aucune condition initiale Vilenkin 1982. Le point de départ n'est pas un vide : au-delà de l'univers ainsi créé, écrit Vilenkin, il n'y a « ni espace ni temps » Vilenkin 2015. Ce rien-là est plus pauvre que le vide quantique, puisqu'il ne contient même pas d'espace-temps où des champs pourraient se trouver.
Il n'est pourtant pas vide de tout. Le modèle suppose les lois de la physique, et Vilenkin le dit lui-même dans l'article de 1982 : la structure et l'évolution des univers y sont « totalement déterminées par les lois de la physique » Vilenkin 1982. Trente-trois ans plus tard, il en tire la conséquence : si les lois décrivent la naissance de l'Univers à partir d'un état sans espace ni temps, elles doivent être là avant l'Univers, ce qui « semble suggérer qu'elles ont une existence indépendante » ; et il ajoute : « ce que cela veut dire exactement, nous ne le savons pas » Vilenkin 20157.
On peut alors compter trois riens. Le premier est le vide quantique : des champs dans leur état le plus bas, dans un espace-temps, avec des lois. Le deuxième est le rien de Vilenkin : pas d'espace, pas de temps, pas de champ, mais des lois. Le troisième est le rien de Leibniz : pas de lois non plus, l'absence de tout. La physique ne travaille qu'avec les deux premiers sorensen-sepsmeenk-sepVilenkin 2015. Elle ne peut pas faire autrement : un calcul part d'équations, et des équations sont des lois. Le troisième rien est hors de portée de toute théorie physique par construction, puisqu'une théorie qui le décrirait devrait se supprimer elle-même.
Une difficulté s'ajoute, qui tient au verbe. La question populaire demande comment le rien est « devenu » quelque chose. Mais devenir est un changement, et un changement suppose du temps : un état, puis un autre. Or le temps cosmique, celui qui date l'histoire de l'Univers, perd sa base physique bien avant qu'on remonte jusqu'à un quelconque commencement Rugh 2009, comme l'a montré le chapitre 1 ; le rien de Vilenkin, lui, n'a pas de temps du tout. Dire que l'Univers « sort » de ce rien, c'est employer un verbe de mouvement là où aucun mouvement n'est défini. Le formalisme de Vilenkin décrit une amplitude de probabilité, pas une succession ; la langue, elle, n'a que des verbes de succession. Lemaître avait rencontré la même difficulté en 1931 avec son commencement placé « un peu avant » l'espace et le temps.
Quand la science est appelée en témoin
La confusion des trois riens n'est pas un défaut de vocabulaire sans conséquence. Elle permet de faire dire à la physique ce qu'elle ne dit pas, dans un sens ou dans l'autre. Deux querelles le montrent.
Un univers à partir de quel rien ?
En 2012, le physicien Lawrence Krauss publie A Universe from Nothing. Il y soutient que tout indique un univers qui aurait pu surgir, et qui a plausiblement surgi, d'un « rien plus profond », impliquant l'absence d'espace lui-même wiki-ufn. Krauss n'est pas seul : des physiciens comme Frank Wilczek, Stephen Hawking et Leonard Mlodinow présentent aussi ces mécanismes comme une réponse à la question de Leibniz sorensen-sep.
David Albert lui répond dans la New York Times Book Review. Son argument tient en une image. Dans la théorie quantique des champs, certains arrangements des champs correspondent à la présence de particules, d'autres non. Que des particules apparaissent et disparaissent n'est donc « pas plus mystérieux » que le fait que des poings apparaissent et disparaissent quand on ferme et qu'on ouvre la main Albert 2012. Le poing n'est pas créé à partir de rien quand la main se ferme : c'est la main qui change de forme. De même, aucun de ces surgissements de particules, « si on les regarde correctement », n'approche « même de loin » une création à partir de rien Albert 2012. Albert demande aussi d'où viennent les champs et les lois dont Krauss se sert wiki-ufn.
Les deux hommes ne se contredisent pas sur la physique : Albert ne conteste aucun des calculs de Krauss. Ils s'opposent sur ce que le mot « rien » désigne : Krauss l'emploie pour le premier ou le deuxième rien, Albert rappelle que la question de Leibniz porte sur le troisième Albert 2012wiki-ufn.
Le kalam et le théorème
La seconde querelle vient de l'autre bord. Au XIᵉ siècle, le théologien al-Ghazali formulait un argument que la tradition islamique appelle kalam : « Tout être qui commence a une cause de son commencement ; or le monde est un être qui commence ; donc il a une cause de son commencement » wiki-kalam. Là où Thomas d'Aquin jugeait le commencement indémontrable, al-Ghazali en faisait le pivot d'une preuve. En 1979, le philosophe William Lane Craig relance l'argument sous une forme presque identique (« Tout ce qui commence d'exister a une cause ; l'Univers a commencé d'exister ; donc l'Univers a une cause »), puis analyse cette cause comme intemporelle, immatérielle et personnelle wiki-kalam. La nouveauté est la seconde prémisse : Craig ne l'appuie plus seulement sur des arguments philosophiques contre l'infini, mais sur la cosmologie, et en particulier sur un théorème de Borde, Guth et Vilenkin wiki-kalamBgv 2003.
Ce théorème, publié en 2003, établit que la description classique d'un univers en expansion s'arrête sur un bord quand on la remonte vers le passé ; il ne dit pas ce qu'il y a sur ce bord, ni qu'il s'agit d'un commencement Bgv 2003. Sa portée exacte, et ce qui la limite, sont l'affaire du chapitre 3.
Les objections à Craig viennent des deux côtés. Côté philosophie, Adolf Grünbaum soutient que la causalité ne vaut qu'à l'intérieur d'une succession temporelle : une cause précède son effet, et l'origine du temps n'a pas de « précédent » où loger une cause wiki-kalam8. On retrouve Augustin, retourné contre l'apologétique : si le temps commence avec le monde, « cause du commencement » emploie un mot de temps là où il n'y a pas encore de temps. Côté physique, le cosmologiste Sean Carroll objecte à Craig, lors d'un débat en 2014, que le théorème suppose un espace-temps classique et ne dit donc rien de l'époque la plus ancienne, dominée par des effets quantiques wiki-kalam.
L'un des auteurs du théorème a lui-même pris position. À la question « l'Univers a-t-il eu un commencement ? », Vilenkin répond « probablement », faute de modèle viable d'univers éternel. Mais il ajoute aussitôt : « le théorème ne nous dit rien de l'existence de Dieu. Un mystère profond demeure » Vilenkin 2015. Celui qui a le plus d'autorité pour lire le théorème comme un argument en faveur d'un commencement refuse d'en faire un argument en faveur d'une création. Il reproduit, sans la citer, la distinction de Thomas d'Aquin.
Les deux querelles ont la même structure. Krauss passe du vide des physiciens au rien des philosophes pour conclure que la physique n'a pas besoin de Dieu ; Craig passe du bord d'un modèle à un commencement absolu, puis d'un commencement à une cause, pour conclure qu'elle en a besoin. Dans les deux cas, le résultat de physique est exact et la conclusion l'excède.
La phrase barrée de Lemaître
Lemaître avait vu ce danger avant tout le monde. Le manuscrit de sa note de 1931 à Nature se terminait par une phrase qu'il a barrée avant l'envoi : Dieu est essentiellement caché, et le croyant peut se réjouir de voir la physique fournir « un voile cachant la création » Luminet 2015. Il l'a probablement retirée pour qu'on ne lise pas son hypothèse comme un appui à la foi Luminet 2015. La phrase disait d'ailleurs le contraire d'un appui : pour Lemaître, la physique cache la création au lieu de la montrer, puisqu'elle ne décrit que des états physiques et leurs transformations.
La lecture qu'il craignait s'est pourtant produite, et au plus haut niveau. Le 22 novembre 1951, dans le discours Un'Ora prononcé devant l'Académie pontificale des sciences, le pape Pie XII prend des accents concordistes, c'est-à-dire qu'il cherche un accord direct entre un résultat scientifique et le texte biblique : la science semblerait avoir rejoint le Fiat lux primordial, le « que la lumière soit » de la Genèse ucl-unora9. Lemaître en est troublé, notamment par « la confusion entre Commencement et Création », et par le risque qu'on l'accuse de soutenir cette lecture ucl-unora. Dans le discours suivant du pape, prononcé le 7 septembre 1952 devant l'Union astronomique internationale, la théorie de l'atome primitif n'est plus mentionnée ucl-unora. On ne sait pas par quel chemin l'inflexion s'est faite ; on constate le silence.
Le préjugé a joué dans les deux sens. Eddington et Einstein, on l'a vu au chapitre 1, refusaient le commencement parce qu'ils y voyaient une création Luminet 2015 ; Pie XII l'accueillait pour la même raison. Les uns et les autres faisaient la même confusion, avec des préférences opposées. Lemaître est le seul, dans cet épisode, à tenir les deux questions séparées.
Sa position rejoint Thomas d'Aquin par un autre chemin : un univers éternel pourrait être créé, au sens de Thomas aquinas-sep, et un univers qui commence pourrait n'avoir aucune cause, au sens de Sean Carroll, qui tient l'existence de l'Univers pour un fait sans explication ultime Carroll 2018. C'est pourquoi aucune observation du commencement ne peut, à elle seule, trancher la question de la création.
Ce qui reste à la philosophie, ce qui revient à la physique
Si la physique ne répond pas à la question de Leibniz, qui y répond ? Les réponses se rangent en quatre familles, selon ce qu'elles font du présupposé de Leibniz, à savoir que le rien serait la situation par défaut.
La première garde le présupposé et cherche la raison hors du monde. C'est celle de Leibniz lui-même : le monde est fait de choses qui auraient pu ne pas être, et sa raison d'être se trouve dans un être nécessaire, qui ne pouvait pas ne pas être Leibniz 1714. Le rien ne « devient » pas quelque chose ; le monde dépend, à chaque instant, d'un être qui échappe à la question.
La deuxième rejette le présupposé et fait de la question une pseudo-question. C'est la conclusion de Bergson : si le néant absolu est une pseudo-idée, demander pourquoi l'être l'emporte sur lui est un faux problème Bergson 1907. Grünbaum, dans un article de 1989, soutient dans le même esprit que le vrai problème de l'origine de la matière et de l'énergie a été transformé à tort en pseudo-problème d'une création par une cause extérieure, et que les « vides » de la cosmologie quantique ne justifient pas une création à partir de rien Grunbaum 1989.
La troisième accepte la question mais refuse qu'elle ait nécessairement une réponse. Pour Sean Carroll, la physique moderne suggère que l'Univers peut exister comme un système autonome, sans rien d'extérieur pour le créer ou le maintenir ; toute tentative d'expliquer pourquoi il y a quelque chose doit finir par s'arrêter sur des « faits bruts » : l'Univers est, simplement, sans cause ni explication ultime Carroll 2018. La position n'est pas un refus de réfléchir. Elle constate que toute chaîne d'explications s'arrête quelque part, y compris celle de Leibniz, qui s'arrête sur un être nécessaire, et elle choisit de s'arrêter sur l'Univers lui-même.
La quatrième est implicite dans les modèles de création quantique : ce sont les lois qui font le monde, puisqu'elles rendent probable l'apparition d'un univers Vilenkin 1982. Cette réponse déplace la question au lieu de la résoudre. Si les lois précèdent l'Univers, d'où viennent-elles, et pourquoi celles-là ? Vilenkin le reconnaît : « nous n'avons aucun moyen de commencer à aborder ce mystère » Vilenkin 2015. La réponse par les lois ramène à la réponse par l'être nécessaire, avec des équations à la place de Dieu, ou au fait brut, avec des lois à la place de l'Univers.
Wittgenstein a résumé ce qui résiste en une ligne : « Ce qui est mystique, ce n'est pas comment est le monde, mais qu'il soit » sorensen-sep. La physique dit comment est le monde. Le « qu'il soit » lui échappe, et une raison propre à la cosmologie rend cette limite plus nette qu'ailleurs. Les autres sciences expliquent un phénomène en le rangeant parmi des cas semblables, ou en l'insérant dans un contexte plus large. La cosmologie n'a accès qu'à un seul univers, et il n'y a pas de contexte plus large auquel faire appel pour expliquer ses propriétés smeenk-sep. On ne peut pas comparer notre univers à d'autres pour voir ce qui dépend de quoi, ni le replacer dans un ensemble qui l'expliquerait.
Le partage se fait alors question par question. La question de l'existence reste à la philosophie, parce que toute explication physique part au moins de ses lois, et que la question porte aussi sur elles. La question de l'avant est à cheval : la philosophie a montré qu'elle pouvait être mal posée, la physique l'a rendue formulable sans la trancher (→ chap. 1). La question du bord, enfin, celle de ce qui limite le passé de l'Univers, peut devenir testable. Les scénarios qui remplacent le Big Bang par un rebond ou par la fin d'un cycle antérieur font des prédictions ; la cosmologie cyclique de Penrose a déjà été confrontée au rayonnement fossile, et ses tests ont été négatifs (→ (→ chap. 3)). Un scénario peut échouer ; c'est ce qui en fait de la physique.
Ce qu'on ne sait pas
La question la plus ouverte de ce chapitre est philosophique : le rien absolu est-il pensable ? Baldwin et Bergson s'opposent sur la dernière soustraction, celle qui fait passer d'un monde à zéro objet à l'absence de tout monde. Ce qui les départagerait est une analyse du « monde vide » : s'il garde un cadre (un espace, des lois, une structure où les objets auraient pu être), il n'est pas le rien de Leibniz ; s'il n'en garde aucun, il faut dire en quel sens il est encore un « monde possible ». La physique n'apportera pas cette réponse, mais elle illustre la difficulté : ses propres riens gardent toujours un cadre.
Le statut des lois physiques est la question la plus ouverte du côté de la physique. Dans les modèles de création quantique, elles précèdent l'Univers ; Vilenkin dit ne pas savoir ce que cela veut dire Vilenkin 2015. On ne voit pas quelle observation pourrait éclairer ce point : ce que sont les lois de la nature est une question de philosophie, que ce livre ne traite pas.
Ce que ce chapitre démontre
La question de l'existence survit à la disparition de l'« avant », parce qu'elle ne dépend pas du commencement. Thomas d'Aquin l'avait séparée de la question du commencement en définissant la création comme une dépendance, non comme un premier instant ; Leibniz l'a formulée en 1714 en supposant que le rien serait plus simple que quelque chose.
Ce présupposé est contesté. Pour Bergson, le néant absolu est une pseudo-idée, et la question tombe avec lui ; pour les défenseurs de l'argument de la soustraction, un monde vide reste possible. Le désaccord porte sur un point précis, et il n'est pas résolu.
La physique emploie le mot « rien » pour deux choses qui ne sont pas le rien de Leibniz : le vide quantique, qui a une énergie, des effets mesurés, des lois et un espace-temps, et le rien de Vilenkin, qui n'a ni espace ni temps mais garde les lois. Aucune théorie physique ne peut partir du troisième rien, puisqu'une théorie est d'abord un ensemble de lois. Les querelles autour de Krauss et de Craig naissent toutes deux de ce glissement.
Lemaître avait tracé cette ligne dès 1931 en barrant sa phrase sur « un voile cachant la création », et il l'a défendue en 1951 quand Pie XII a confondu commencement et création. Le partage qui en résulte tient pour tout le livre : la question de l'existence reste à la philosophie ; la question du bord revient à la physique, et elle peut devenir testable.
C'est par ce bord que le livre reprend la physique. La plus ancienne phase dont on ait des indices est l'inflation, cette expansion brève et démesurée dont on lit les empreintes dans la plus vieille lumière du ciel. C'est précisément dans un espace en inflation que le modèle de Vilenkin faisait déboucher son univers Vilenkin 1982. Ce qu'on sait de cette phase, et ce qui lui manque encore, est l'objet du chapitre 3.
Notes
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La distinction entre commencement, avant et existence, posée au chapitre précédent, est une synthèse proposée dans ce livre à partir de l'article « Nothingness » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et des textes d'Augustin, Thomas d'Aquin et Leibniz ; elle n'est pas empruntée telle quelle à un auteur. ↩
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La formule de Heidegger est citée d'après l'article de Roy Sorensen dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, et non d'après l'Introduction à la métaphysique, où elle devra être vérifiée. ↩
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Les citations de L'Évolution créatrice (chapitre IV) ont été relevées sur le corpus en ligne Obvie (Sorbonne Université) ; elles sont à vérifier sur une édition imprimée. ↩
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L'application de l'analyse de Bergson à l'argument de Baldwin est une lecture proposée ici : Bergson écrit en 1907 et ne connaît pas cet argument, et les sources consultées ne rapportent pas de réponse de Baldwin à Bergson. ↩
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Cette définition du champ est une présentation élémentaire, donnée pour le lecteur ; elle n'est pas tirée des sources du chapitre. Le champ électromagnétique, par exemple, attribue à chaque point de l'espace une intensité et une direction. ↩
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Définition élémentaire de l'effet tunnel, donnée pour le lecteur et non tirée des sources du chapitre. Dans le modèle de Vilenkin, la « barrière » n'est pas un obstacle dans l'espace, puisqu'il n'y a pas encore d'espace : c'est une région de solutions des équations que la physique classique ne permettrait pas de traverser. ↩
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Les citations de Vilenkin, d'Albert, de Carroll, de Casimir et de Smeenk et Ellis sont traduites ici de l'anglais. La mesure de Lamoreaux (1997) est connue par le résumé de l'article. ↩
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L'article de Grünbaum (« The Pseudo-Problem of Creation in Physical Cosmology », Philosophy of Science, 1989) n'a pas pu être lu : sa thèse est connue ici par un résumé et par la présentation qu'en fait l'article de Wikipédia sur l'argument du kalam. Il en va de même de l'objection de Carroll lors du débat de 2014 et de la formulation de Craig. ↩
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La formule Fiat lux est lue dans un résumé de recherche renvoyant à l'exposition des archives de l'UCLouvain, et non dans le texte du discours. ↩