Fiche

Des traces de l'avant ? Ce que l'état sans bord et le rebond quantique prédisent de testable

Les prédictions observables de deux propositions sur l'« avant » (l'état sans bord de Hartle-Hawking, sous forme euclidienne ou lorentzienne, et le rebond de la cosmologie quantique à boucles) : ce qu'elles annoncent pour le fond diffus et le spectre aux grandes échelles, ce que les données en disent, et pourquoi le test reste si difficile.

Sert : Que faisait Dieu avant ?

établi anomalies du fond diffus aux grandes échelles réelles, chacune à p ~ quelques dixièmes de pour cent ; pas d'équivalent confirmé en polarisation (Planck 2018) ; état sans bord : fluctuations à petite échelle identiques à l'inflation standard ; rebond sans inflation (ekpyrose) : aucune signature propre du rebond
débattu prédictions du rebond : suppression ou renforcement de puissance selon l'état initial choisi ; robustesse face aux ambiguïtés de quantification (école d'Ashtekar contre Bojowald) ; sans bord euclidien ou lorentzien (Turok et al. contre Hartle, Hertog et al.) ; les anomalies demandent-elles une physique nouvelle ?
récent sans bord : prédiction de courbure en désaccord avec l'observation (Maldacena 2024) ; topologie torique qui favoriserait N ≳ 250 e-folds (Godet 2026) ; problèmes de perturbations généralisés en version lorentzienne (Matsui 2024) ; comparaison des variantes du rebond avec le fond diffus (Li et al. 2024)
hypothèse suppression de puissance à ℓ ≲ 30 due au rebond ; relation de cohérence r = −8n_t violée aux grandes échelles ; profondeur optique plus grande et modes B réduits aux grandes échelles (Ashtekar et al. 2020) ; non-gaussianité du rebond qui expliquerait les anomalies
projeté LiteBIRD (années 2030) : grandes échelles angulaires en polarisation, profondeur optique, r ; aucune mission prévue ne tranchera si l'inflation a duré nettement plus que le minimum

Écrite pour répondre à une question : Que prédisent de testable l'état sans bord (Hartle-Hawking contre sa version lorentzienne) et le rebond de la cosmologie quantique à boucles, et qu'est-ce qui, dans le fond diffus ou le spectre aux grandes échelles, pourrait les départager ?


1. La question, et pourquoi la réponse est mince

La fiche seuil-et-inflation présente les propositions sur l'« avant » : le rebond de la cosmologie quantique à boucles, l'état sans bord de Hartle et Hawking, la cosmologie cyclique conforme de Penrose. Elle note que la troisième a été confrontée aux données, avec des résultats négatifs. Cette fiche-ci pose la question pour les deux premières : qu'annoncent-elles qu'on pourrait mesurer ?

La réponse honnête a deux étages. Il existe bien des prédictions, et elles portent presque toutes sur le même endroit du ciel : les plus grandes échelles angulaires du fond diffus (fond-diffus-cosmologique). Mais ces prédictions dépendent de choix que la théorie ne fixe pas, et l'endroit du ciel où elles tombent est celui où la mesure est la plus pauvre. C'est ce double obstacle qui explique pourquoi le livre ne peut dire que vaguement ce qui départagerait les propositions.

2. Pourquoi tout se joue aux grandes échelles

Si l'inflation a eu lieu, elle a étiré les fluctuations les plus anciennes jusqu'aux plus grandes tailles. Ce qui a précédé l'inflation ne peut donc avoir laissé de trace que dans les ondes de plus grande longueur, celles qui correspondent aujourd'hui aux plus grands angles sur le ciel. La revue d'Agullo, Wang et Wilson-Ewing l'illustre sur un scénario à rebond : les plus grandes longueurs d'onde observées aujourd'hui dans le fond diffus étaient, près du rebond, comparables ou supérieures au rayon de courbure de l'espace ; elles ont été excitées à ce moment-là et « peuvent fournir une fenêtre d'observation sur l'ère de Planck » Agullo 2023. Les plus courtes, elles, sont restées bien plus petites que ce rayon et arrivent à l'inflation dans l'état standard Agullo 2023.

Or ces grandes échelles présentent justement des bizarreries. Planck confirme la présence de plusieurs « anomalies » aux grandes échelles angulaires planck2018iso : manque de corrélation à grande distance (suppression de puissance), asymétrie entre hémisphères, préférence pour les corrélations de parité impaire, et un paramètre de lentille A_L supérieur à 1 Agullo 2023. Il y a accord sur le fait que ces signaux sont réels et pas instrumentaux ; la discussion porte sur la nécessité d'une physique nouvelle, car leurs probabilités dans le modèle standard, de l'ordre d'une fraction de pour cent chacune, sont petites mais pas assez pour conclure Agullo 2023. En polarisation, Planck ne revendique aucune détection nette d'anomalies correspondant à celles de la température planck2018iso.

3. Le rebond : ce qu'il prédit

Le rebond lui-même ne produit pas le spectre presque invariant d'échelle qu'on observe : il n'y a « pas de manière évidente » pour qu'il le fasse seul Agullo 2023. La cosmologie quantique à boucles se greffe donc sur un mécanisme existant (inflation, ekpyrose, rebond de matière) et y ajoute des traits propres à l'ère de Planck Agullo 2023. Le programme, étendu dès 2012 depuis l'échelle de Planck jusqu'au début de l'inflation, couvre quelque onze ordres de grandeur en densité d'énergie Agullo 2012.

Avec l'inflation, le rebond introduit une échelle nouvelle, k_LQC : au-dessus, le spectre est celui de l'inflation standard ; en dessous, l'invariance d'échelle est brisée Agullo 2023. Dans l'exemple détaillé de la revue (environ 4 e-folds entre le rebond et l'inflation, 64 d'inflation), les modifications n'apparaissent que pour ℓ ≲ 30 dans le spectre angulaire Agullo 2023. Trois signatures en découlent :

Une autre piste invoque la non-gaussianité produite par le rebond : couplant les modes observés à des modes plus grands que l'horizon, elle rendrait les quatre anomalies bien plus probables qu'en ΛCDM, sans qu'elles soient obligatoires Agullo 2023. La revue précise que ce résultat doit être lu comme une borne supérieure, pas comme une prédiction nette Agullo 2023.

Sans inflation, le rebond est moins bavard. Avec l'ekpyrose (contraction lente), les perturbations traversent le rebond « indemnes » : il n'y a alors aucune prédiction propre à la cosmologie à boucles dans le fond diffus Agullo 2023. Avec un rebond de matière, la version la plus simple donne des perturbations d'ordre un, « clairement exclues » par les observations, à moins de placer le rebond bien en dessous de l'échelle de Planck Agullo 2023 ; Wilson-Ewing retient aussi, pour ce scénario, une réduction du rapport r Wilsonewing 2017.

4. Le rebond : pourquoi ces prédictions ne tranchent pas encore

Elles dépendent de choix. Pour l'arrière-plan, la liberté se réduit à un paramètre, qui fixe la durée de l'inflation en nombre d'e-folds Agullo 2023. Or c'est lui qui décide si les modes « messagers » de l'ère de Planck tombent dans le ciel observable ou au-delà de l'horizon (voir section 2). Pour les perturbations, il faut choisir un état initial, et les prédictions du spectre primordial « dépendent de manière cruciale de ce choix » ; sans manière convaincante de le fixer, la théorie manquerait de pouvoir prédictif Agullo 2023. Plusieurs prescriptions (état fixé loin avant le rebond, ou au rebond) donnent des résultats voisins, mais celles qui imposent des conditions non locales dans le temps réduisent la puissance au lieu de l'augmenter, et inversent le signe des effets sur les indices spectraux et sur la relation de cohérence Agullo 2023. La revue le dit elle-même : les observations testent alors non seulement la théorie, mais aussi les arguments qui fixent l'état initial Agullo 2023.

Elles dépendent de la variante. Les versions modifiées (mLQC-I, mLQC-II) diffèrent de la version standard avant le rebond ; certaines choix y sont déjà exclus par les observations, et dans mLQC-I les approches « métrique habillée » et « hybride » donnent, aux très grandes échelles, l'une un spectre amplifié, l'autre un spectre réduit Agullo 2023. Dans la fenêtre observable, les différences restent inférieures à 1 %, si bien qu'il « peut être difficile » de distinguer ces versions par l'observation Agullo 2023. Li, Motaharfar et Singh (2024) comparent systématiquement les trois modèles avec 65 e-folds d'inflation : mLQC-II s'écarte le plus de ΛCDM aux grands angles et en sort le plus défavorisé li2024lqc.

Elles sont contestées dans leur principe. Bojowald soutient que les principes de la théorie effective des champs et de la covariance ont souvent été ignorés, et qu'aucune des affirmations larges de « l'école d'Ashtekar » (rebonds génériques, robustesse face aux ambiguïtés de quantification, pertinence de certains résultats pour les observations) ne résiste à l'examen Bojowald 2020. La revue de 2023, à l'inverse, voit émerger la conclusion que « la cosmologie quantique à boucles et ses prédictions majeures sont robustes » Agullo 2023. C'est un désaccord entre spécialistes du domaine.

Les données restent ambiguës. Une analyse phénoménologique de 2025-2026 trouve que les données de Planck favorisent des paramètres produisant une suppression de puissance, mais souligne qu'on ne sait pas clairement à quel point elles favorisent de tels spectres Roshna 2025. ACT, de son côté, ne trouve pas d'excès de lentille dans son spectre Act 2025, ce qui retire une partie de l'anomalie A_L que le rebond était censé expliquer.

5. L'état sans bord : ce qu'il prédit

L'état sans bord (Hartle et Hawking, 1983) est une règle pour choisir la fonction d'onde de l'Univers : sommer sur des géométries sans bord dans le passé Hartle 1983 Lehners 2023. Combiné avec l'inflation, il prédit deux choses de nature très différente.

Les fluctuations à petite échelle. Pour les modes plus petits que la taille de l'Univers, il donne des perturbations « en bon accord avec l'expérience » Maldacena 2024 : en pratique, les mêmes que l'inflation standard. Sur ce terrain, rien ne le distingue.

La taille globale. Sa prédiction propre porte sur le mode de courbure d'ensemble, et elle est fausse dans sa forme simple. La probabilité pousse fortement vers un univers plus petit, c'est-à-dire vers peu d'e-folds d'inflation et une courbure spatiale bien plus grande que celle qu'on mesure : Maldacena parle d'une « réponse complètement fausse » pour ce mode, et note qu'on pourrait se demander pourquoi on n'observe pas Ω_k ∼ 0,1 plutôt que la valeur mesurée, bien plus petite Maldacena 2024. Or la courbure est nulle à 0,4 % près planck2018inf. Les remèdes proposés (autre état initial, fonction d'onde « tunnel », sélection anthropique, pondération par le volume) sont passés en revue sans qu'aucun ne s'impose Maldacena 2024.

Une piste de 2026 change l'hypothèse de topologie : avec un espace en forme de 3-tore au lieu d'une 3-sphère, la fonction d'onde favoriserait un grand univers en inflation, avec N ≳ 250 e-folds, et induirait des corrections au spectre du fond diffus dues aux fluctuations du tore Godet 2026. C'est une prépublication récente, non discutée encore.

6. Euclidien ou lorentzien : une dispute de cohérence avant d'être d'observation

En 2017, Feldbrugge, Lehners et Turok redéfinissent l'intégrale de chemin de la gravité avec une méthode mathématique (la théorie de Picard-Lefschetz) : la version lorentzienne (en temps réel) a un sens, la version euclidienne non Feldbrugge 2017. Ils obtiennent un facteur exponentiel « exactement l'inverse » de celui de Hartle-Hawking Feldbrugge 2017. Surtout, dans un second article, ils montrent que dans ce cadre les fluctuations tensorielles primordiales (les ondes gravitationnelles) ne sont pas amorties, et en tirent une « obstruction fondamentale » à toute théorie semi-classique du commencement, sans bord ou « tunnel » de Vilenkin Flt 2017b.

Hartle, Hertog et leurs collègues répondent que la fonction d'onde sans bord standard s'exprime naturellement comme une intégrale lorentzienne, avec un autre contour ; elle est alors réelle et prédit des univers en inflation, à fluctuations presque gaussiennes et d'origine semi-classique lisse Dorronsoro 2017. Le désaccord porte donc sur la définition mathématique de l'objet, pas sur une donnée. En 2024, Matsui étend l'analyse et conclut que la plupart des scénarios de cosmologie quantique lorentzienne ont de « sérieux problèmes de perturbations », sauf pour la création d'univers plats ou ouverts, sous certaines hypothèses Matsui 2024.

Ce qui départagerait les deux versions est d'abord interne : la version lorentzienne de Turok et al., si elle est correcte, prédit des fluctuations gravitationnelles non amorties, incompatibles avec un univers lisse comme le nôtre ; c'est un test de cohérence avec l'existence même d'un univers classique, pas une mesure fine. La revue de Lehners (2023) fait le point sur ces techniques et sur les conséquences observationnelles Lehners 2023.

7. Ce qui pourrait départager, et ce qui ne le pourra pas

Les mesures à venir. LiteBIRD doit cartographier la polarisation du fond diffus sur tout le ciel pendant trois ans, avec une sensibilité totale de 2,2 μK-arcmin, pour découvrir le signal de l'inflation ou exclure des modèles bien motivés Litebird 2023 ; son lancement est désormais visé dans les années 2030 Litebird 2025. Couvrant tout le ciel, c'est la mission la mieux placée pour les grandes échelles angulaires en polarisation : elle toucherait deux des prédictions du rebond (profondeur optique, modes B aux grandes échelles) Ashtekar 2020, et elle permettrait de voir si les anomalies de température ont un pendant en polarisation, ce que Planck n'a pas établi planck2018iso. La relation de cohérence entre r et n_t ne se teste que si des ondes gravitationnelles primordiales sont d'abord détectées, ce qui n'est pas le cas (r < 0,036) Bk 2021.

Les limites du test

Trois limites de principe pèsent sur toute conclusion.

Le bilan pour les deux propositions diffère. Le rebond fait des prédictions spécifiques, mais conditionnelles et dont le signe dépend de choix contestés. L'état sans bord, lui, ne fait de prédiction nette que sur la taille globale de l'Univers, et sa forme simple est en désaccord avec l'observation ; le débat euclidien/lorentzien est d'abord mathématique.

8. Ce qu'on peut écrire

On peut écrire que les propositions sur l'avant ne sont pas toutes invérifiables : le rebond prédit des effets aux plus grandes échelles du ciel, là où le fond diffus montre justement de petites anomalies, et l'état sans bord prédit la courbure d'ensemble de l'Univers. On peut écrire aussi que ces prédictions ne départagent rien aujourd'hui : les anomalies restent à une significativité modeste, les prédictions du rebond changent de signe selon les choix théoriques, la forme simple de l'état sans bord se heurte à la platitude observée, et sa version lorentzienne est d'abord un désaccord sur la définition du calcul. On ne peut pas écrire qu'une observation a vu l'« avant », ni qu'une non-détection l'exclurait.

Ce que le livre peut en tirer

Pour le récit. Une image juste et concrète : si quelque chose a précédé l'inflation, sa seule trace possible est dans les plus grands motifs du ciel, ceux qui couvrent des dizaines de degrés sur la carte du fond diffus. Justement, ce sont là que la carte a de petites bizarreries (un manque de contraste aux grands angles, une asymétrie entre hémisphères). Le récit peut jouer de cette coïncidence tentante, à condition de la laisser ouverte. Autre image utilisable : l'inflation comme une page tournée, qui efface l'avant d'autant mieux qu'elle a duré plus longtemps.

Pour l'essai. Répond à la précision de l'auteur : ce qui départagerait se dit précisément en trois points. (1) Rebond : puissance modifiée pour ℓ ≲ 30, relation r = −8n_t violée, profondeur optique et modes B aux grandes échelles, à condition que l'inflation ait été proche de sa durée minimale. (2) État sans bord : sa prédiction propre est la courbure globale, et sous sa forme simple elle est contredite par la platitude observée ; la dispute euclidien/lorentzien porte sur la cohérence du calcul (ondes gravitationnelles non amorties ou non). (3) Instruments : polarisation aux grandes échelles (LiteBIRD, années 2030), détection de r.

Contresens à éviter. « Les anomalies du fond diffus sont la trace du rebond » : c'est une interprétation possible parmi d'autres, et leur significativité est modeste. « Le rebond prédit une suppression de puissance » sans nuance : selon l'état initial choisi, il peut aussi l'augmenter. « La version lorentzienne a réfuté Hartle-Hawking » : les auteurs de la proposition en donnent une version lorentzienne cohérente, et le débat continue. « Une absence de signal réfuterait le rebond » : non, elle dirait que l'inflation a été longue. Ne pas présenter la cosmologie à boucles comme une théorie consensuelle : Bojowald conteste la robustesse de ses prédictions.

À vérifier avant publication. Le chiffre ℓ ≲ 30 vient d'un exemple particulier (4 + 64 e-folds, potentiel quadratique), pas d'une prédiction générale ; l'article de Diaz Dorronsoro et al. (2018) sur l'amortissement des perturbations, non lu ; le statut de publication de Maldacena (2024), Godet (2026) et Roshna et Sreenath (2025-2026) ; la réponse de Turok et al. à Diaz Dorronsoro et al., non consultée ; CMB-S4, non recherché.

Voisines

Sources

Voisines

Le seuil et l'inflation : ce qu'on peut dire des tout premiers instantsLe fond diffus cosmologique : la plus vieille lumière, et ce qu'on en calculeL'avant et le rien : ce que veut dire « commencement » pour la philosophie et pour la physiqueLa frise du cosmos : du « premier instant » à aujourd'hui