Fiche

L'avant et le rien : ce que veut dire « commencement » pour la philosophie et pour la physique

Le commencement de l'Univers comme question philosophique : peut-on penser un « avant », le rien est-il concevable, pourquoi y a-t-il quelque chose, et comment ces questions croisent (ou non) la cosmologie.

Sert : Que faisait Dieu avant ? · De quel rien ? · L'emballement

établi trois questions distinctes (commencement, avant, existence) ; Augustin : le temps naît avec le monde ; Thomas d'Aquin : ni commencement ni éternité démontrables ; première antinomie de Kant ; singularité = limite de la relativité générale, pas un instant observé ; le vide quantique n'est pas le rien des philosophes ; Lemaître distingue commencement physique et création
débattu le rien absolu est-il pensable (Leibniz contre Bergson) ; « pourquoi quelque chose ? » : question légitime, pseudo-question ou fait brut ; « univers à partir de rien » (Krauss contre Albert) ; argument du kalam et usage du théorème BGV ; origine et statut des lois physiques
récent le temps est-il fondamental ? critique du « temps émergent » en cosmologie quantique (Bamonti et al., 2025)
hypothèse création par effet tunnel « à partir de rien » (Vilenkin 1982) ; état sans bord ; un temps qui émergerait d'une description intemporelle
projeté aucune observation prévue ne peut trancher la question de l'existence ; seule la question du « bord » (rebond, sans-bord, commencement) pourrait devenir testable

Écrite pour répondre à une question : Que veut dire « commencement » du cosmos : peut-on penser un « avant » sans contradiction, peut-on concevoir le rien et demander pourquoi il deviendrait quelque chose, et en quoi la philosophie et la physique se répondent-elles sur ces questions ?


1. Trois questions sous un seul mot

« Le commencement de l'Univers » recouvre au moins trois questions qu'il faut séparer, parce qu'elles n'ont ni le même statut ni les mêmes interlocuteurs.

Une quatrième notion se glisse souvent entre elles : la création, c'est-à-dire la dépendance du monde envers une cause. Toute l'histoire de la question, d'Augustin à Lemaître, consiste en partie à apprendre que commencement et création ne sont pas synonymes. Les fiches frise-cosmique et seuil-et-inflation traitent de la première question du côté de la physique ; celle-ci traite des trois du côté de la philosophie, et de leurs points de contact.

2. Une question ancienne : le monde a-t-il commencé ?

Le rien ne produit rien. La pensée grecque part d'un interdit logique. Parménide soutenait qu'il est contradictoire de dire que quelque chose n'existe pas ; son disciple Mélissos en tire qu'« il n'y a pas de vide, car le vide n'est rien, et le rien ne peut pas être » sorensen-sep. De là vient l'adage latin ex nihilo nihil fit (rien ne vient de rien), qui pèse sur toute l'histoire du problème.

Augustin : le temps est créé avec le monde. Vers 400, on objecte aux chrétiens : que faisait Dieu avant de créer le monde ? Augustin rapporte d'abord la réponse moqueuse d'un autre : « Il préparait l'enfer pour ceux qui scrutent de trop près » augustin-conf. Puis il donne la sienne, qui est la plus féconde de toute l'histoire du problème : la question suppose un temps antérieur au monde, or le temps fait partie de ce qui est créé ; « il n'y avait pas d'"alors" quand il n'y avait pas de temps » augustin-conf. C'est aussi dans ce livre XI des Confessions que se trouve la phrase : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais » augustin-conf.

Thomas d'Aquin : ni l'un ni l'autre ne se démontre. Au XIIIᵉ siècle, la redécouverte d'Aristote, pour qui le monde est éternel, rouvre le débat. Dans son traité Sur l'éternité du monde (vers 1270), Thomas d'Aquin conclut qu'« aucun argument démonstratif n'est possible dans un sens ou dans l'autre » : Dieu aurait pu créer un monde qui a toujours existé ; que le monde ait commencé relève de la foi, « non susceptible de preuve philosophique » aquinas-sep. La distinction est capitale : pour Thomas, être créé veut dire dépendre d'une cause, et cela n'implique pas d'avoir un premier instant.

Al-Ghazali : le commencement comme preuve. À l'inverse, la théologie islamique médiévale fait du commencement l'argument central. Al-Ghazali, au XIᵉ siècle, formule : « Tout être qui commence a une cause de son commencement ; or le monde est un être qui commence ; donc il a une cause de son commencement » wiki-kalam. Ce raisonnement, l'argument dit du kalam, reviendra au XXᵉ siècle en s'appuyant sur la cosmologie (section 8).

3. L'antinomie : Kant et l'avant impensable

L'intuition de la question, qu'un « avant » serait antinomique, a un nom exact en philosophie : c'est la première antinomie de la Critique de la raison pure (1781). Kant y montre que la raison peut démontrer avec une force égale deux thèses contraires wiki-antinomy.

Les deux preuves étant également bonnes, la question des limites du temps doit être tenue pour dénuée de sens wiki-antinomy. Pour Kant, la contradiction vient de ce que la raison applique au monde en soi, pris comme un tout, des concepts qui ne valent que pour l'expérience wiki-antinomy. Le monde comme totalité n'est jamais un objet d'expérience ; on ne peut donc pas lui attribuer un âge comme on en attribue un à une pierre.

Deux remarques pour le livre. D'abord, l'antithèse de Kant suppose, comme l'objection que réfutait Augustin, que le commencement du monde se ferait dans un temps préalable ; Augustin l'avait déjà écarté en faisant naître le temps avec le monde. Ensuite, la physique du XXᵉ siècle a changé les données du problème sans le dissoudre : elle donne un sens précis à un temps qui a un bord, mais pas à ce qui se trouverait au-delà du bord (sections 4 et 5).

4. Ce que la physique a changé : un temps qui fait partie du monde

La relativité générale donne raison à Augustin sur un point : le temps n'est pas un cadre extérieur où les choses se passeraient, c'est une dimension du monde, qui se courbe et se dilate avec lui. Dans ce cadre, remonter le temps jusqu'au « début » n'est pas remonter jusqu'à un moment où quelque chose aurait pu se produire, mais atteindre le bord de ce qui est défini.

Lemaître, 1931. Le premier à avoir proposé un commencement physique du monde l'a formulé en ces termes : si le monde a commencé par un seul quantum, « les notions d'espace et de temps n'auraient au commencement aucun sens » ; elles n'en prendraient un que lorsque ce quantum originel se serait divisé ; donc « le commencement du monde a eu lieu un peu avant le commencement de l'espace et du temps » Luminet 2015. Le « un peu avant » est une maladresse assumée : le langage ne dispose pas d'autre mot que temporel pour dire une antériorité logique.

Une idée d'abord rejetée pour des raisons philosophiques. Pour Eddington, « la notion d'un commencement du monde m'est répugnante » ; Einstein jugeait l'hypothèse de l'atome primitif « inspirée par le dogme chrétien de la création, et totalement injustifiée du point de vue physique » (propos rapportés par Luminet) Luminet 2015. Le commencement a donc été soupçonné de théologie avant d'être une hypothèse scientifique.

Ce que disent les théorèmes. Les théorèmes de singularité des années 1960 (Hawking, Penrose) montrent que l'Univers est fini vers le passé dans une large classe de modèles ; mais cette prédiction de singularités est d'ordinaire tenue pour un défaut profond de la relativité générale smeenk-sep. Il n'y a pas de « premier moment » du temps, car le concept même de temps cesse d'être défini quand on s'approche de t = 0 ; et toute description de conditions « avant le big bang » doit reposer sur une théorie qui dépasse la relativité générale smeenk-sep. Autrement dit, le « zéro » est un bord du modèle, pas un événement ; les fiches frise-cosmique et seuil-et-inflation détaillent ce point et la portée exacte du théorème de Borde-Guth-Vilenkin Bgv 2003.

La question de l'avant n'est donc pas absurde en physique : elle est suspendue. Elle devient une question sur la théorie qui remplacera la relativité générale.

5. Et si le temps lui-même n'était pas fondamental ?

La physique ouvre une possibilité qu'aucun philosophe classique n'avait envisagée sous cette forme : que le temps ne soit pas une donnée première, mais qu'il émerge.

Lorsqu'on quantifie la gravitation à la manière dite canonique, l'équation fondamentale obtenue pour l'Univers entier, l'équation de Wheeler-DeWitt, ne contient pas de temps ; tout le problème est alors de réconcilier cette description intemporelle avec l'évolution dynamique de l'Univers Bamonti 2025. On appelle cela le « problème du temps » de la gravité quantique. Une réponse répandue est que le temps émergerait comme une approximation, par exemple en prenant la taille de l'Univers comme horloge interne. Un article de philosophie de la physique paru en 2025 conteste précisément cette notion de temps émergent en cosmologie quantique et conclut qu'elle demande un examen plus poussé de ce qu'est la dynamique dans ce cadre Bamonti 2025.

L'état « sans bord » de Hartle et Hawking, présenté dans seuil-et-inflation, va dans le même sens : le temps, en remontant, deviendrait comme de l'espace, et « qu'y avait-il avant ? » serait aussi mal posé que « qu'y a-t-il au sud du pôle Sud ? ». Cette image est une proposition, dont les fondements techniques sont eux-mêmes discutés.

Si le temps émerge, l'antinomie de Kant change de nature : il ne s'agit plus de choisir entre un temps fini et un temps infini, mais de constater que la notion d'« avant » cesse de s'appliquer, comme celle de température cesse de s'appliquer à une seule molécule. C'est une piste sérieuse, pas un résultat.

6. Le rien : trois concepts qu'il ne faut pas confondre

Le rien des philosophes

C'est l'absence de tout : pas de matière, pas d'espace, pas de temps, pas de lois. Leibniz, dans les Principes de la nature et de la grâce (1714), en fait le point de départ de la métaphysique : dès qu'on admet que « rien ne se fait sans raison suffisante », « la première question qu'on a droit de faire sera : Pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien ? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose » Leibniz 1714. Heidegger en fera « la question fondamentale » de la philosophie sorensen-sep. Des philosophes contemporains défendent que ce rien est au moins possible : l'argument de la soustraction (Baldwin) imagine un monde avec un nombre fini d'objets et les retire un à un jusqu'au monde vide sorensen-sep.

Le rien comme pseudo-idée

Bergson, dans L'Évolution créatrice (1907), soutient l'inverse : penser qu'une chose n'existe pas, c'est toujours penser autre chose à sa place ; il y a donc « plus, et non pas moins, dans l'idée d'un objet conçu comme "n'existant pas" que dans l'idée de ce même objet conçu comme "existant" » Bergson 1907. L'idée du néant absolu, entendu comme abolition de tout, est alors « une idée destructive d'elle-même, une pseudo-idée », aussi absurde que celle d'un cercle carré Bergson 1907. Si le rien n'est pas pensable, la question de Leibniz tombe avec lui : elle suppose qu'on puisse comparer l'être à un néant qui aurait été plus « naturel ».

Le « rien » des physiciens

Quand les physiciens parlent de rien, ils désignent presque toujours autre chose : le vide quantique, état de plus basse énergie des champs, où des particules peuvent apparaître et disparaître. Or un état de vide n'est pas rien : il existe dans un espace-temps et possède toute une série de propriétés non triviales smeenk-sep. Le philosophe David Albert le dit ainsi : l'équivalent réel, en théorie quantique des champs, de l'absence de toute chose physique serait l'absence des champs eux-mêmes, et non l'un de leurs états sorensen-sep.

Il existe une version plus radicale. En 1982, Alexander Vilenkin propose un modèle où l'Univers est créé « par effet tunnel quantique à partir de littéralement rien », pour aboutir à un espace en inflation, sans singularité de big bang et sans condition initiale Vilenkin 1982. Ce « rien » est plus pauvre que le vide : il n'y a au-delà de l'univers ainsi créé « ni espace ni temps » Vilenkin 2015. Mais il n'est pas vide de tout : le modèle suppose les lois de la physique, et Vilenkin lui-même écrit que la structure et l'évolution des univers y sont « totalement déterminées par les lois de la physique » Vilenkin 1982. Il reconnaît ailleurs que ces lois semblent alors avoir « une existence indépendante », et que « nous ne savons pas exactement ce que cela veut dire » Vilenkin 2015.

Il y a donc au moins trois « riens » : le vide quantique (qui est quelque chose), l'absence d'espace-temps avec des lois (le rien de Vilenkin), et l'absence de tout, lois comprises (le rien de Leibniz). La physique ne travaille qu'avec les deux premiers.

7. Pourquoi un rien deviendrait-il quelque chose ? Quatre réponses

La formule « pourquoi le rien est-il devenu quelque chose ? » contient déjà une thèse : que le rien précède le quelque chose et qu'il aurait pu devenir. Or devenir est un changement, et un changement suppose du temps. Les réponses philosophiques se classent selon la manière dont elles traitent cette difficulté.

  1. Une raison hors du monde. Pour Leibniz, la raison suffisante de l'existence « ne se saurait trouver dans la suite des choses contingentes » ; elle doit être « dans une substance qui en soit la cause, et qui soit un être nécessaire », c'est-à-dire Dieu Leibniz 1714. Le rien ne « devient » pas quelque chose : le monde dépend d'un être qui, lui, ne pouvait pas ne pas être.
  1. Une pseudo-question. Pour Bergson, si le néant est une pseudo-idée, demander pourquoi l'être l'emporte sur lui est un faux problème Bergson 1907. Le philosophe des sciences Adolf Grünbaum soutient, dans un article de 1989, que le vrai problème de l'origine de la matière-énergie a été transformé à tort en pseudo-problème d'une création par une cause extérieure, et que les « vides » de la cosmologie quantique ne justifient pas une création ex nihilo Grunbaum 1989. Le présupposé contesté est que le rien serait l'état « normal » qui appellerait une explication s'il n'est pas réalisé.
  1. Un fait brut. Le cosmologiste Sean Carroll défend que la physique moderne suggère que l'Univers peut exister comme un système autonome, sans rien d'extérieur pour le créer ou le maintenir ; toute tentative d'expliquer pourquoi il y a quelque chose doit finir par s'arrêter sur des « faits bruts » : l'Univers est, simplement, sans cause ni explication ultime Carroll 2018. Cette réponse accepte la question mais refuse qu'elle ait nécessairement une réponse.
  1. Les lois font le monde. C'est la réponse implicite des modèles de « création à partir de rien » : les lois physiques rendent probable l'apparition d'un univers Vilenkin 1982. Mais elle déplace la question au lieu de la résoudre : d'où viennent les lois, et pourquoi celles-là ? Vilenkin le reconnaît, « nous n'avons aucun moyen de commencer à aborder ce mystère » Vilenkin 2015.

Wittgenstein a résumé l'enjeu en une ligne : « Ce qui est mystique, ce n'est pas comment est le monde, mais qu'il soit » sorensen-sep.

8. Quand la science est appelée en témoin : Krauss, le kalam, BGV

« Un univers à partir de rien » (2012)

Le livre du physicien Lawrence Krauss soutient que tout indique un univers qui aurait pu surgir, et qui a plausiblement surgi, d'un « rien plus profond », impliquant l'absence d'espace lui-même wiki-ufn ; des physiciens comme Frank Wilczek, Stephen Hawking et Leonard Mlodinow présentent aussi ces mécanismes comme une réponse à la question de Leibniz sorensen-sep. Dans le New York Times, David Albert, philosophe de la physique, répond que certains arrangements des champs correspondent à la présence de particules et d'autres non ; que des particules apparaissent et disparaissent n'est pas plus mystérieux que des poings qui apparaissent et disparaissent quand on referme et ouvre la main ; et qu'aucun de ces surgissements ne s'approche « même de loin » d'une création à partir de rien Albert 2012. Il demande aussi d'où viennent les champs et les lois wiki-ufn. Le débat est instructif parce qu'il porte sur un mot : Krauss a raison sur la physique, Albert sur ce que « rien » veut dire.

L'argument du kalam et le théorème BGV

Le philosophe William Lane Craig a relancé en 1979 l'argument d'al-Ghazali (section 2) : « Tout ce qui commence d'exister a une cause ; l'Univers a commencé d'exister ; donc l'Univers a une cause », cause qu'il analyse ensuite comme intemporelle, immatérielle et personnelle wiki-kalam. La seconde prémisse s'appuie sur la cosmologie, en particulier sur le théorème de Borde-Guth-Vilenkin wiki-kalam Bgv 2003.

Les objections viennent de deux côtés. Côté philosophie : pour Grünbaum, la causalité ne vaut qu'à l'intérieur d'une succession temporelle et ne s'applique pas à l'origine du temps wiki-kalam. On retrouve Augustin et Kant : « cause » suppose un « avant ». Côté physique : lors d'un débat en 2014, Sean Carroll objecte que le théorème BGV suppose un espace-temps classique, alors que l'ère de Planck est dominée par des effets quantiques wiki-kalam. La fiche seuil-et-inflation montre que le théorème établit une incomplétude du passé classique, pas un commencement, et que même cette borne est discutée.

L'un des auteurs du théorème a pris position. Vilenkin répond « probablement » à la question de savoir si l'Univers a eu un commencement, faute de modèle viable d'univers éternel, mais ajoute : « le théorème ne nous dit rien de l'existence de Dieu. Un mystère profond demeure » Vilenkin 2015.

9. Commencement n'est pas création : la leçon de Lemaître

L'histoire du Big Bang contient un épisode qui éclaire la frontière entre physique et métaphysique mieux qu'une doctrine.

Lemaître, prêtre et physicien, tenait que le commencement physique du monde était tout autre chose que la notion métaphysique de création Luminet 2015. Le manuscrit de sa note de 1931 à Nature se terminait par une phrase qu'il a barrée avant l'envoi : Dieu est essentiellement caché, et le croyant peut se réjouir de voir la physique fournir « un voile cachant la création » Luminet 2015. Il l'a probablement retirée pour qu'on ne lise pas son hypothèse comme un appui à la foi, ce qui est pourtant arrivé Luminet 2015.

Le 22 novembre 1951, dans son discours Un'Ora à l'Académie pontificale des sciences, Pie XII prend des accents concordistes : la science semblerait avoir rejoint le Fiat lux primordial ucl-unora. Lemaître en est troublé, notamment par « la confusion entre Commencement et Création », et par le risque qu'on l'accuse de soutenir cette lecture ucl-unora. Dans le discours suivant du pape, devant l'Union astronomique internationale le 7 septembre 1952, la théorie de l'atome primitif n'est plus mentionnée ucl-unora.

La leçon rejoint Thomas d'Aquin (section 2) par un autre chemin : qu'il y ait eu un premier instant ou non ne dit rien, à soi seul, de la question de savoir si le monde dépend d'autre chose que lui. Un univers éternel pourrait être créé, au sens de Thomas ; un univers à commencement pourrait n'avoir aucune cause, au sens de Carroll aquinas-sep Carroll 2018.

10. Ce qui sépare la cosmologie des autres sciences

Si ces questions résistent, ce n'est pas seulement faute de données. La cosmologie a une situation épistémique unique : il n'existe qu'un seul univers, et donc rien de semblable à quoi le comparer ; c'est la science historique par excellence smeenk-sep. Pour expliquer un état initial, on ne peut invoquer ni des lois établies sur de nombreux cas semblables, ni un contexte plus large : on n'a accès qu'à un seul univers, et il n'y a pas de contexte plus large auquel faire appel smeenk-sep.

Cela ne rend pas la question du « bord » inaccessible : la fiche seuil-et-inflation décrit des scénarios (rebond, cosmologie cyclique de Penrose) qui font des prédictions et ont déjà été confrontés aux données. Mais la question de l'existence, elle, échappe par construction à ce type de test : toute théorie physique suppose au moins ses propres lois.

11. Science et philosophie : où elles se touchent, où elles se séparent

En rassemblant les sections précédentes, on peut situer la frontière question par question.

L'influence va aussi en sens inverse : des préjugés philosophiques ont pesé sur la science, comme la répugnance d'Eddington pour un commencement (section 4) ou l'usage apologétique du Big Bang, que Lemaître a combattu (section 9). La relation la plus saine, pour le livre, est celle de Lemaître : la physique décrit un commencement possible sans s'engager sur la création, et la métaphysique pose la question de l'existence sans s'appuyer sur un résultat de physique qui peut toujours être révisé.

Ce que le livre peut en tirer

Pour le récit. La question a une belle profondeur historique et peut ouvrir le livre sans rien affirmer de faux : l'objection « que faisait Dieu avant ? » et la réponse d'Augustin (« il n'y avait pas d'\"alors\" »), la phrase barrée de Lemaître sur « un voile cachant la création », le « un peu avant le commencement de l'espace et du temps » qui montre que le langage lui-même bute sur le seuil. L'image du « rien » peut être travaillée comme une énigme de langage : chaque fois qu'on croit le décrire, on décrit quelque chose (un vide, un espace sans matière, des lois). Le récit peut aussi jouer de la disproportion : la physique sait dater des événements à 10⁻³⁶ s, et ne sait pas dire ce que veut dire « avant ».

Pour l'essai. Tenir la distinction en trois questions (commencement, avant, existence) et une notion (création). Dans l'ordre : (1) l'antinomie de Kant, qui formalise l'intuition qu'un avant est contradictoire ; (2) la réponse d'Augustin, que la relativité rend physiquement précise : le temps fait partie du monde ; (3) la singularité est un bord du modèle, pas un instant (frise-cosmique, seuil-et-inflation) ; (4) trois « riens » (vide quantique, absence d'espace-temps avec lois, absence de tout) ; (5) quatre réponses à « pourquoi quelque chose » (être nécessaire, pseudo-question, fait brut, lois) ; (6) Lemaître : commencement ≠ création.

Contresens à éviter. « La physique a montré que l'Univers vient du rien » : elle part toujours de lois, et le plus souvent d'un vide qui n'est pas rien. « Le Big Bang prouve la création » ou « le théorème BGV prouve Dieu » : Lemaître et Vilenkin l'ont eux-mêmes refusé. « Avant le Big Bang, il n'y avait rien » : c'est une thèse métaphysique, pas un résultat. « La question de l'avant n'a pas de sens » : c'est une position (Augustin, Kant, Hawking), pas un consensus ; des modèles à rebond lui donnent un sens. Ne pas faire dire à Thomas d'Aquin que le monde a commencé par démonstration : il dit le contraire. Ne pas présenter le temps émergent comme acquis.

À vérifier avant publication. L'article de Grünbaum (1989), connu ici seulement par des résumés (deux tentatives d'accès, mur payant) ; les propos d'Eddington et d'Einstein, cités d'après Luminet et non d'après les originaux ; les formules de Kant, prises dans une paraphrase de Wikipédia : à recouper sur la Critique de la raison pure (A426-A433/B454-B461) ; les auteurs de l'article SEP « Philosophy of Cosmology » (Smeenk et Ellis) et de l'article SEP « Thomas Aquinas », non lus sur la page ; la phrase de Heidegger, prise dans l'article de Sorensen et non dans Introduction à la métaphysique ; les citations de Bergson, relevées sur un corpus en ligne (Obvie), à vérifier sur une édition.

Voisines

Sources

Voisines

La frise du cosmos : du « premier instant » à aujourd'huiLe seuil et l'inflation : ce qu'on peut dire des tout premiers instantsDes traces de l'avant ? Ce que l'état sans bord et le rebond quantique prédisent de testableLa baryogenèse : pourquoi il reste de la matière et pas d'antimatièreLe temps cosmique : quelle horloge date l'Univers, et ce que « en même temps » veut dire à son échelleLe vide quantique : ce qu'est l'état de vide d'un champ, ce qu'on en mesure, et l'écart de 120 ordres de grandeur