Fiche

Impacts et océans : ce que les modèles disent d'un océan hadéen frappé par un gros astéroïde

Selon les modèles, l'effet de gros impacts hadéens sur un océan déjà formé, selon la taille de l'impacteur : évaporation partielle, vaporisation totale, fusion de la surface, durée avant le retour de l'océan, ce que « stériliser » veut dire, et combien de tels impacts la Terre aurait subis.

Sert : La Terre et la Lune · L'eau, les océans et l'air

établi mécanisme admis : atmosphère de roche vaporisée ≥ 1 500 K qui rayonne sur l'océan ; seuils d'ordre de grandeur (centaines de km pour l'océan entier, milliers pour fondre la surface) ; l'eau vaporisée retombe, elle n'est pas perdue pour l'essentiel
débattu part de l'énergie qui vaporise l'eau (25–50 % ou 4–27 %) ; seuil de vaporisation totale : 350–440 km (Sleep 1989), ~500 km (Svetsov 2005), > 700 km (Citron et Stewart 2022) ; fusion globale : 1 300–2 700 km ; durée sans océan, ~1 000 ans à quelques milliers d'années ; vaporiser l'océan stérilise-t-il ?
récent simulations 3D de Citron et Stewart 2022 : seuils relevés
hypothèse nombre d'impacts hadéens : 3 à 7 de plus de 500 km et 1 à 4 de plus de 1 000 km (Marchi 2014) ; dernier vaporisateur d'océan vers 4,3 Ga (médiane) ; flux lui-même discuté ; refuges souterrains habitables

Écrite pour répondre à une question : Selon les modèles, à partir de quelle taille d'impacteur un océan hadéen est-il partiellement ou totalement vaporisé, la surface et les premières centaines de mètres stérilisées, combien de temps faut-il pour que l'eau retombe, et combien de tels impacts la Terre aurait-elle subis ?


1. Comment un impact vaporise un océan

Un impact géant ne fait pas bouillir l'océan surtout par contact direct. L'eau proche du point d'impact est vaporisée sur-le-champ, mais la vaporisation globale viendrait surtout d'autre chose : la Terre entière se retrouverait enveloppée d'une atmosphère de silicates vaporisés Citron 2022. Cette atmosphère de « vapeur de roche » rayonne à la fois vers l'espace et vers la surface, à une température d'au moins 1 500 K. Si son énergie interne totale suffit, ce rayonnement peut vaporiser tout l'océan préexistant Citron 2022. Ce schéma remonte à Sleep, Zahnle, Kasting et Morowitz (1989) : selon eux, de grands impacts d'astéroïdes ont créé des conditions mortelles à l'échelle du globe en évaporant de grands volumes d'eau océanique Sleep 1989.

La vaporisation est donc un phénomène global et radiatif. Elle dépend de l'énergie totale déposée, pas seulement de la profondeur d'eau au point d'impact. C'est pourquoi on parle de seuils exprimés en taille d'impacteur.

2. Ordres de grandeur : l'énergie d'un océan

Calcul simple, avec des valeurs d'école (pas un résultat publié). L'océan actuel pèse environ 1,4 × 10²¹ kg Citron 2022. Pour le chauffer de ~20 °C à 100 °C puis le vaporiser, il faut environ 2,6 MJ par kilogramme, soit environ 4 × 10²⁷ J. Si l'on porte ensuite la vapeur à ~1 500 K, comme le font Zahnle et al. Zahnle 2020, on monte vers ~7 × 10²⁷ J.

Un impacteur rocheux de 440 km de diamètre (densité ~3 000 kg/m³, soit ~1,3 × 10²⁰ kg) qui arrive à ~17 km/s apporte environ 2 × 10²⁸ J d'énergie cinétique. Si 25 à 50 % de cette énergie va à l'eau, on obtient 5 à 10 × 10²⁷ J : c'est bien l'ordre de grandeur requis. Le seuil dépend donc d'abord de la fraction d'énergie qui finit dans l'eau, et c'est elle qui est discutée (section 3).

3. Les seuils selon la taille de l'impacteur

Du plus petit au plus gros, et au conditionnel :

Diamètre de l'impacteur Effet estimé Source
50–100 km quelques dizaines de mètres à ~100 m d'océan évaporés Lowe et Byerly, roches de 3,29 et 3,23 Ga Lowe 2015
(seuil biologique) vaporisation des ~200 m supérieurs (zone photique) critère de Sleep et al. 1989 Citron 2022
350–440 km océan entier vaporisé, si 25–50 % de l'énergie va à l'eau Sleep et al. 1989 ; Zahnle et al. 2020 Citron 2022
~500 km océan entier, selon des simulations 2D Svetsov 2005 Citron 2022
> 700 km (extrapolé) océan entier, selon des simulations 3D Citron et Stewart 2022 Citron 2022
1 300–2 000 km fusion de toute la surface Marchi et al. 2014 ; Svetsov 2005 Citron 2022
2 000–2 700 km fusion complète de la surface Citron et Stewart 2022 Citron 2022

La partition de l'énergie fait débat. Sleep et al. (1989) et Zahnle et al. (2020) supposaient que 25 à 50 % de l'énergie cinétique servait à vaporiser l'eau. Citron et Stewart jugent cette estimation « grossière » Citron 2022. Dans les simulations 2D de Svetsov (2005), seuls 4 à 10 % de l'énergie passent dans l'atmosphère de vapeur de roche. Mais 12 à 27 % se retrouvent dans la couche d'éjectas, ce qui ramène le seuil vers 500 km Citron 2022. En 3D, Citron et Stewart trouvent qu'il faut des projectiles plus gros qu'on ne le supposait, plus de 700 km pour vaporiser l'océan Citron 2022. Selon Zahnle et al., un impact de la taille de Vesta (~500 km) pourrait évaporer 2,3 océans et les porter à 1 500 K Zahnle 2020. Ces seuils varient donc d'un facteur ~2 en diamètre, soit ~8 en masse, selon le modèle.

Les chiffres de Lowe et Byerly sont les seuls à reposer sur des roches, et ils sont archéens, pas hadéens. Deux couches d'impact de la ceinture de Barberton (Afrique du Sud) contiennent des dépôts de silice, que les auteurs interprètent comme les traces d'une évaporation partielle de l'océan. Le niveau de la mer aurait baissé de quelques dizaines à une centaine de mètres. L'atmosphère serait restée au-dessus de 100 °C pendant plus d'un an Lowe 2015. Ces chiffres sont lus dans un compte rendu de presse, pas dans l'article.

4. Combien de temps sans océan

Après une vaporisation totale, l'océan est dans l'atmosphère, sous forme de vapeur chaude et à haute pression. Il ne revient qu'à mesure que la planète perd sa chaleur par rayonnement. Selon Sleep et al. (1989), des conditions inhospitalières persisteraient en surface pendant des milliers d'années Citron 2022. Zahnle et al. (2020) trouvent que ces impacts créent des conditions chaudes et à haute pression qui peuvent durer des milliers d'années. Ils calculent des temps de refroidissement « de l'ordre de 1 000 ans » dans la plupart des cas qu'ils étudient, et jugent la surface « plausiblement » tempérée dix mille ans après Zahnle 2020.

Le temps de retour de l'océan va donc d'environ un millier à quelques milliers d'années, et croît avec l'énergie déposée. Un impact qui ne vaporise qu'une partie de l'océan donnerait un épisode plus court. Pour les impacts archéens de 50 à 100 km, Lowe et Byerly parlent d'au moins un an au-dessus du point d'ébullition Lowe 2015. À l'échelle géologique, c'est bref. Sur l'année cosmique (1 minute ≈ 26 000 ans, voir de-la-nebuleuse-a-la-terre), même plusieurs milliers d'années tiennent en quelques secondes.

5. Que veut dire « stériliser » ?

Il y a trois seuils, du moins au plus exigeant, et aucun ne fait consensus Citron 2022 :

Abramov et Mojzsis (2009) ont modélisé l'échauffement de la croûte pendant un bombardement tardif. Selon le communiqué de leur université, moins de 25 % de la croûte aurait fondu, et même dans les conditions les plus extrêmes testées, la Terre n'aurait pas été entièrement stérilisée Abramov 2009. Leur limite est celle des hyperthermophiles, 80 à 110 °C Citron 2022. Mais leur modèle suppose un pic d'impacts vers 3,9 Ga et des impacteurs de 300 km au plus. C'est bien moins que les corps de plus de 1 000 km qu'implique le bilan du placage tardif Citron 2022. Leur résultat vaut donc pour un « Grand Bombardement tardif » modéré, pas pour les plus gros impacts hadéens.

6. Combien de tels impacts, et quand ?

La réponse dépend du flux d'impacts, qui reste discuté. Le Grand Bombardement tardif est contesté ; un déclin graduel pourrait suffire (de-la-nebuleuse-a-la-terre, section 8). Deux scénarios s'opposent : un « cataclysme » vers 3,9 Ga, ou une « traîne » d'accrétion qui décroît avec le temps. Pour l'habitabilité, ils diffèrent surtout par le calendrier, car la masse totale apportée est fixée par les éléments sidérophiles du manteau Citron 2022.

Marchi et al. (2014) ont calé un modèle de bombardement sur les données lunaires et terrestres. Selon eux, la Terre hadéenne aurait plausiblement subi un à quatre impacteurs de plus de 1 000 km, capables de la stériliser globalement, et trois à sept de plus de 500 km, capables de vaporiser l'océan Marchi 2014. Le dernier impacteur de plus de 500 km frapperait vers 4,3 Ga (médiane des simulations), et vers 4 Ga dans environ 10 % d'entre elles Marchi 2014. Les océans existants auraient donc été « à plusieurs reprises » vaporisés en atmosphères de vapeur, jusque vers 4 Ga environ Marchi 2014. Avant ~4 Ga, aucune grande région de la surface n'aurait échappé aux impacts Marchi 2014.

Attention aux seuils : Marchi et al. retiennent ~500 km pour vaporiser l'océan, en s'appuyant sur Sleep et al. Avec le seuil de Citron et Stewart (> 700 km), le nombre d'impacts vaporisateurs baisserait. Ces derniers jugent pourtant que de tels impacts, plus gros que prévu, ont pu se produire plusieurs fois pendant l'accrétion tardive. Selon eux, un corps de la taille de Cérès aurait pu vaporiser plusieurs masses d'océan Citron 2022.

7. Vaporiser n'est pas perdre

Un océan vaporisé reste lié à la Terre. Il retombe en pluie quand l'atmosphère refroidit (section 4), et la surface redevient tempérée en ~10⁴ ans Zahnle 2020. Ce que ces impacts retirent, c'est la continuité de l'océan de surface, pas l'eau elle-même. La perte d'eau par les impacts géants, comme celui qui forme la Lune, est une autre question, traitée dans eau-du-manteau (section 7). Zahnle et al. y ajoutent une piste : le fer des impacteurs réduit l'eau en hydrogène, qui s'échappe lentement. Ils estiment qu'environ un océan d'hydrogène s'échappe, sur des durées allant jusqu'à des dizaines de millions d'années Zahnle 2020. Ce chiffre vient d'un modèle et dépend de son scénario d'atmosphère réductrice.

Ce que le livre peut en tirer

Pour le récit. L'image forte, au conditionnel : à l'Hadéen, un océan déjà formé aurait pu disparaître d'un coup, changé en vapeur sous un ciel de roche vaporisée à plus de 1 000 °C. Il serait ensuite retombé en pluie au bout d'un millier à quelques milliers d'années. Cela a pu arriver plusieurs fois, jusque vers 4,3 Ga, peut-être 4 Ga. Sur l'année cosmique, chacun de ces épisodes tient en quelques secondes. L'océan hadéen n'est donc pas forcément un océan continu : il a pu être plusieurs océans successifs. La vie souterraine, elle, aurait pu traverser ces épisodes.

Pour l'essai (paragraphe ^1e7b, note lhb). Donner des fourchettes, pas un seuil unique. Vaporisation totale : quelques centaines de km (350–440 km chez Sleep et al. 1989, plus de 700 km en 3D chez Citron et Stewart 2022). Fusion de toute la surface : 1 300 à 2 700 km. Zone photique (~200 m) : un seuil plus bas, non chiffré ici en diamètre. Retour de l'océan : ~10³ ans, surface tempérée en ~10⁴ ans. Le nombre d'impacts (Marchi 2014 : 3 à 7 de plus de 500 km) dépend du flux, qui est discuté : à relier à la contestation du Grand Bombardement tardif.

Contresens à éviter. Ne pas écrire que l'impact a « fait bouillir les océans » au sens de les détruire : l'eau retombe. Ne pas confondre vaporiser l'océan et stériliser la planète : seule la fusion de la surface garantit la stérilisation. Ne pas présenter Abramov et Mojzsis comme la preuve que rien n'a stérilisé la Terre : leur modèle exclut les plus gros impacteurs. Ne pas citer les impacts de Barberton (3,29 et 3,23 Ga) comme hadéens : ils sont archéens. Ne pas donner un nombre d'impacts vaporisateurs comme un fait.

À vérifier avant publication. Sleep et al. 1989 n'a été lu que par son résumé : les seuils de 350–440 km et la durée en « milliers d'années » sont repris de Citron et Stewart. Abramov et Mojzsis 2009 : lu via le communiqué de l'université. Lowe et Byerly 2015 : lu via un compte rendu de presse (EARTH Magazine). Le calcul d'énergie de la section 2 est un raisonnement d'ordre de grandeur, à présenter comme tel.

Voisines

Sources

Voisines

De la nébuleuse à la Terre : premiers solides, planètes, Lune, océans et oxygène, et comment on les dateL'eau cachée : ce que contiennent le manteau et le noyau, et ce que les impacts géants ont pu emporterLa vie et l'humanité : de quoi nous sommes faits, depuis quand la Terre vit, et ce que tiennent les dernières secondes de décembreLes sources mineures de l'eau : placage tardif, comètes, hydrogène du disqueL'oxygène des zircons hadéens : ce que mesurent Wilde et Mojzsis (2001), et ce qu'on leur a objecté