Fiche

L'eau cachée : ce que contiennent le manteau et le noyau, et ce que les impacts géants ont pu emporter

Comment on estime l'eau stockée dans le manteau terrestre (rapports H₂O/Ce des basaltes, capacité de stockage des minéraux, ringwoodite hydratée de Pearson et al. 2014), d'où viennent les fourchettes de plusieurs « océans », combien d'hydrogène le noyau pourrait contenir, et ce que l'on sait de l'eau perdue lors des impacts géants.

Sert : L'eau, les océans et l'air

établi un « océan » ≈ 1,34–1,37 × 10²¹ kg, soit ≈ 333 ppm de la Terre silicatée ; H₂O et Ce également incompatibles à la fusion ; H₂O/Ce des MORB ≈ 200 ; source des MORB ≈ 110 ppm d'H₂O ; manteau ≥ 0,3 océan ; ringwoodite hydratée (≈ 1 % en masse) dans un diamant de Juína ; capacité de la zone de transition de l'ordre de 1 à 2 % en masse
débattu eau totale de la Terre (de 1 à 100 océans selon les auteurs) ; deux familles de modèles (1–4 et 7–12 océans) ; 2,6–8,3 océans dans le manteau et la croûte ; zone de transition humide partout ou par endroits ; capacité du manteau inférieur ; hydrogène sidérophile ou lithophile
récent noyau à 0,07–0,36 % d'H, soit 9–45 océans (atomes sondés, 2026) ; perte d'eau par les impacts selon l'état de surface avant le choc (2023)
hypothèse noyau à 0,3–0,6 % d'H, soit 37–73 océans (2021) ; perte de « plusieurs océans » lors de l'impact lunaire par vent thermique, sous une atmosphère riche en H₂ (2020)
projeté hors du champ de cette fiche

Écrite pour répondre à une question : Comment sait-on qu'une grande partie de l'eau terrestre est « dans la roche », d'où vient la fourchette de 3 à 11 océans, le noyau cache-t-il de l'hydrogène, et combien d'eau les impacts géants ont-ils pu faire perdre ?


1. Une unité : l'« océan »

Les géochimistes comptent l'eau en « masses d'océan ». Une masse d'océan vaut environ 1,34 × 10²¹ kg. C'est l'équivalent de 333 ppm (en masse) de la Terre silicatée, c'est-à-dire du manteau et de la croûte Guimond 2026. Dauphas et Morbidelli prennent 1,37 × 10²¹ kg dauphas-morbidelli. La surface (océans, glaces, atmosphère, sédiments) contient un peu plus d'un océan : les roches de la croûte en gardent environ 0,2 dauphas-morbidelli.

L'unité a un avantage : elle relie directement une teneur en ppm à un nombre d'océans. Un manteau à 1 000 ppm d'eau contient environ trois océans. Elle a aussi un piège. Dans le manteau, l'eau n'existe presque jamais sous forme de molécules H₂O libres. C'est de l'hydrogène dissous dans des minéraux réputés « anhydres » (olivine, pyroxènes, wadsleyite, ringwoodite) Guimond 2026. Dans le noyau, c'est de l'hydrogène allié au fer. « Dix océans dans le manteau » est un équivalent comptable, pas une mer souterraine.

2. Lire l'eau du manteau dans les basaltes : le rapport H₂O/Ce

On n'échantillonne pas le manteau directement. On mesure les laves qui en sortent, surtout les verres de basaltes de dorsale (MORB), trempés au fond de l'océan avant d'avoir dégazé. Le principe vient de Michael (1995) : l'eau et le cérium sont aussi « incompatibles » l'un que l'autre. Quand le manteau fond, ils passent dans le liquide dans les mêmes proportions. Leur rapport dans le basalte est donc celui de la source dauphas-morbidelli.

Le calcul se fait en trois étapes dauphas-morbidelli :

La méthode bute sur une limite. Les dorsales échantillonnent le manteau supérieur appauvri, le réservoir le plus sec. Les basaltes de point chaud (OIB) viennent de sources plus profondes et plus riches en eau, mais on ne sait pas quelle part du manteau elles représentent. Les valeurs propres aux OIB n'ont pas été vérifiées pour cette fiche. Toute la fourchette tient à ce choix de proportions.

3. Ce que les minéraux peuvent contenir

Une autre approche part des minéraux : combien d'eau chacun peut-il loger à saturation ? Les ordres de grandeur, compilés par Guimond et al. (2026), sont les suivants Guimond 2026 :

La capacité n'est pas le contenu. Selon la synthèse d'Ohtani (2021) rapportée par Guimond et al., les mesures géophysiques montrent un manteau supérieur loin de la saturation (100–200 ppm) et une zone de transition plus humide, mais de façon inégale Guimond 2026. Si la zone de transition était partout saturée, elle contiendrait à elle seule plusieurs océans. C'est pourquoi les estimations « par capacité » sont des plafonds.

4. Un témoin direct : la ringwoodite de Juína (Pearson et al. 2014)

En 2008, des mineurs artisanaux trouvent un diamant dans des graviers de rivière à Juína (Mato Grosso, Brésil) Sciencedaily 2014. Il renferme une inclusion de ringwoodite. C'est la première fois qu'on observe ce minéral terrestre, qui n'est stable qu'entre 410 et 660 km de profondeur. Il a été identifié par diffraction X, Raman et infrarouge Pearson 2014. Le spectre infrarouge montre qu'il est riche en eau : la zone de transition est donc hydratée « au moins localement », à environ 1 % en masse Pearson 2014. Le communiqué de 2014 donne 1,5 % Sciencedaily 2014. Il faut s'en tenir au chiffre de l'article.

La portée de ce résultat a des limites. Il s'agit d'un grain, à un endroit. Pearson lui-même parle de « points humides locaux » Sciencedaily 2014. Avant cette découverte, la question d'une zone de transition riche en eau restait « très controversée », car la conductivité électrique donnait des résultats contradictoires Pearson 2014. L'inclusion prouve que de l'eau existe à cette profondeur. Elle ne mesure pas la quantité totale. La formule du communiqué, « autant d'eau que tous les océans du monde », est une extrapolation qui suppose une zone de transition partout aussi humide Sciencedaily 2014.

5. D'où vient la fourchette de « 3 à 11 océans » ?

La fiche de-la-nebuleuse-a-la-terre (section 7) donne 3 à 11 océans pour la Terre entière (manteau, océan, atmosphère) et cite Lichtenberg et al. (2023) Lichtenberg 2023. Le passage n'a pas pu être retrouvé dans cette revue au cours de la présente recherche. Le chiffre doit donc être vérifié. La littérature, elle, donne des fourchettes bien plus larges que ce que suggère une seule paire de bornes :

La fourchette de 3 à 11 rend correctement cet éventail : un peu plus d'un océan en surface, et de deux à une dizaine dans le manteau selon la méthode. Ce sont le choix de la méthode (cérium, capacité des minéraux, gaz rares) et la part supposée des sources profondes qui font la largeur de la fourchette. Un point est commun à toutes ces estimations : elles ne comptent pas le noyau.

6. Le noyau : le plus grand réservoir, peut-être

L'hydrogène se dissout-il dans le fer liquide pendant la formation du noyau ? La question a longtemps divisé les expérimentateurs. Sous 20 GPa, les résultats se contredisaient Tagawa 2021. Clesi et al. (2018) trouvaient un coefficient de partage métal/silicate d'environ 0,2 : l'hydrogène serait alors « lithophile » et resterait dans le silicate, avec quelques dizaines de ppm dans le noyau Clesi 2018. Tagawa et al. attribuent ces faibles teneurs à des expériences saturées en carbone, ou à une fuite d'hydrogène lors de la décompression Tagawa 2021.

Tagawa et al. (2021) travaillent à 30–60 GPa et 3 100–4 600 K, des conditions plus proches de celles de la formation du noyau. Ils trouvent un coefficient de partage ≥ 29 : l'hydrogène est fortement sidérophile. Leurs scénarios donnent 0,3 à 0,6 % d'hydrogène en masse dans le noyau Tagawa 2021, soit l'hydrogène de 37 à 73 océans. Il resterait environ 690 ppm d'eau dans la Terre silicatée (≈ 2 océans) Tagawa 2021. Cette quantité d'hydrogène expliquerait 30 à 60 % du déficit de densité du noyau externe Tagawa 2021. La réserve des auteurs est essentielle : ce résultat vaut « sauf si l'eau n'a été livrée qu'à la toute fin de l'accrétion » Tagawa 2021. Le calcul suppose donc une eau présente pendant toute la formation du noyau.

D'autres modèles vont dans le même sens. Wu et al. (2018) envoient environ 60 % de l'hydrogène dans le noyau (sources-mineures-eau, section 6) Wu 2018. Liu et Jing (2024) proposent 51 océans Guimond 2026. Young et al. (2023) relient eux aussi l'eau à la faible densité du noyau Young 2023.

Une mesure de 2026 à l'échelle de l'atome

Huang, Murakami et leurs collègues (2026) reprennent la question avec une autre technique. Ils réalisent des expériences de partage au-dessus du liquidus en cellule à enclumes de diamant, à environ 111 GPa, puis analysent les échantillons par tomographie à sonde atomique. Ils voient l'hydrogène logé dans des nanostructures riches en silicium et en oxygène, à l'intérieur de l'alliage de fer, avec un rapport molaire Si/H proche de 1 Huang 2026. Ils en déduisent 0,07 à 0,36 % d'hydrogène dans le noyau, l'équivalent de 9 à 45 océans Huang 2026. Les auteurs concluent qu'une telle quantité exige que la Terre ait reçu l'essentiel de son eau pendant les grandes étapes de l'accrétion, et non par des comètes à la fin Huang 2026.

La fourchette est plus basse que celle de 2021, mais l'ordre de grandeur reste le même : le noyau contiendrait plus d'hydrogène que le manteau et les océans réunis. Les deux études ne s'accordent pas sur le chiffre, et la position lithophile n'a pas disparu. Cet hydrogène est en outre probablement piégé pour toujours : il ne revient pas à la surface Guimond 2026.

7. L'eau perdue par les impacts géants

Les impacts géants, dont celui qui forme la Lune, ont arraché des atmosphères : le déficit en néon et en argon le montre (de-la-nebuleuse-a-la-terre, section 8). Pour l'eau, aucune mesure ne donne de chiffre. Il n'existe que des modèles, et ils divergent.

Un facteur protège l'eau : le magma. Tant que l'océan de magma n'est pas en grande partie solidifié, il peut garder dissous de nombreux océans d'eau, à l'abri du rayonnement et de l'échappement Guimond 2026. L'eau dissoute dans le manteau, ou partie dans le noyau, échappe aussi au souffle de l'impact. Le bilan net de l'impact lunaire reste donc ouvert : il va de presque rien à plusieurs océans selon le modèle. Les impacts plus tardifs, qui frappent un océan déjà formé, posent une autre question, traitée dans impacts-et-oceans : ils peuvent vaporiser l'océan entier sans le perdre, puisque l'eau retombe en pluie en un millier à quelques milliers d'années.

8. Ce que ces chiffres disent ensemble

Les trois réservoirs ne sont pas connus de la même façon. La surface est mesurée : un peu plus d'un océan. Le manteau est estimé de façon indirecte, par la chimie des laves (borne basse : 0,3 océan) et par la capacité des minéraux (plafond de plusieurs océans). Un grain de ringwoodite confirme qu'il y a de l'eau en profondeur. On arrive à quelques océans, avec un facteur 3 à 4 d'incertitude. Le noyau est déduit d'expériences à très haute pression, et rien ne s'y mesure directement. Il pourrait dépasser tout le reste, de 9 à plus de 70 océans d'hydrogène, à moins que l'hydrogène ne soit lithophile.

« L'essentiel de l'eau est dans la roche » est donc défendable pour le manteau seul, à condition de dire que la marge est large. Si l'on compte le noyau, « l'essentiel de l'hydrogène est dans le fer » devient plausible, mais ce n'est pas établi. Les deux résultats ont une conséquence commune avec la fiche sources-mineures-eau : un noyau riche en hydrogène suppose que l'eau était là pendant sa formation, donc qu'elle n'est pas arrivée seulement à la fin.

Ce que le livre peut en tirer

Pour le récit. Deux images sûres. D'abord, un diamant ramassé dans une rivière brésilienne a remonté de 500 km de profondeur un grain de ringwoodite, et ce grain contient de l'eau, environ 1 % de sa masse. Ensuite, on lit l'eau du manteau dans les laves des dorsales : l'eau et le cérium fondent ensemble, et l'un sert d'étalon à l'autre. Une image plus fragile, à présenter comme telle : le noyau de fer pourrait cacher plus d'hydrogène que tous les océans réunis, peut-être des dizaines d'océans, mais un hydrogène qui ne reviendra jamais.

Pour l'essai. (1) Distinguer trois façons de savoir : mesurer (la surface, le grain de Juína), déduire d'un rapport chimique (H₂O/Ce, borne basse ≈ 0,3 océan pour le manteau), plafonner par la capacité des minéraux. (2) La fourchette de « 3 à 11 océans » rend compte de la dispersion des méthodes, pas d'une mesure. Ohtani distingue deux familles de modèles (1–4 et 7–12 océans) ; d'autres auteurs vont de 1 à 100. (3) Elle ne compte pas le noyau : 37–73 océans d'hydrogène selon Tagawa et al. (2021), 9–45 selon Huang et al. (2026), quelques dizaines de ppm seulement si l'hydrogène est lithophile (Clesi et al. 2018). (4) Pour l'impact lunaire : on ne peut pas chiffrer l'eau perdue. Les modèles vont de « pratiquement rien » (onde de choc seule) à « plusieurs océans » (vent thermique sous une atmosphère d'hydrogène). (5) Chapitre 18, assertion 1.5 : garder « 3 à 11 océans », mais écrire « selon les estimations, qui divergent » et ne pas inclure le noyau. Chapitre 17, assertion 1.13 : on peut ajouter que la perte d'eau est inconnue, et que l'eau dissoute dans le magma était en partie à l'abri.

Contresens à éviter. Ne pas parler d'« océan souterrain » ni de « mer sous nos pieds » : c'est de l'hydrogène dans les cristaux. Ne pas écrire que Pearson et al. ont mesuré l'eau de toute la zone de transition : un seul grain, « au moins localement ». Ne pas reprendre le 1,5 % du communiqué : l'article dit environ 1 %. Ne pas additionner les océans du noyau à ceux du manteau comme s'ils étaient établis au même degré. Ne pas écrire que l'impact lunaire a vaporisé les océans.

À vérifier avant publication. La phrase « 3 à 11 océans » chez Lichtenberg et al. 2023 : le passage n'a pas été retrouvé. Ohtani 2021 : abstract lu seulement dans un résumé de moteur de recherche (Annual Reviews non accessible), chiffres de 2,6–8,3 relayés par Guimond et al. 2026. Clesi et al. 2018 : repris d'un résumé. Valeurs H₂O/Ce et teneurs en eau des sources d'OIB : non vérifiées. Biersteker et Schlichting 2020 : version arXiv, publication finale non contrôlée.

Voisines

Sources

Voisines

De la nébuleuse à la Terre : premiers solides, planètes, Lune, océans et oxygène, et comment on les dateLes sources mineures de l'eau : placage tardif, comètes, hydrogène du disqueImpacts et océans : ce que les modèles disent d'un océan hadéen frappé par un gros astéroïdeLa ligne des glaces : où elle passait, comment elle a reculé, et ce qui la sépare de la frontière NC/CCL'oxygène des zircons hadéens : ce que mesurent Wilde et Mojzsis (2001), et ce qu'on leur a objecté