Une Galaxie agitée
dès ~0,8 Ga ; fusion il y a 10 à 11 Ga
Ouverture
Dans un amas de gaz et d'étoiles qui n'a pas encore de forme, chaque étoile suit son propre chemin : l'une monte, l'autre plonge, leurs orbites se croisent dans toutes les directions, et l'ensemble tourne à peine. Du gaz arrive encore. Il apporte avec lui un peu de rotation ; il se refroidit en tournant, et ce qui tourne en se refroidissant s'étale : le gaz s'amincit et se range dans un plan. Les étoiles qui naissent de ce gaz-là ne montent ni ne plongent. Elles tournent ensemble, dans le même sens, sur des orbites presque rondes, et au milieu de l'amas qui s'agite encore un disque se fait, en un à deux milliards d'années. Entre les galaxies, l'hydrogène n'a pas partout perdu ses électrons ; par endroits il est encore entier, et l'ultraviolet qui l'atteint s'y éteint.
Le disque tourne, et les étoiles s'y succèdent. Les plus lourdes vivent peu ; elles éclatent, et jettent dans le gaz l'oxygène, le magnésium, le silicium qu'elles ont faits. Les moyennes durent, puis laissent partir leur carbone dans un vent, et leurs cœurs éteints, bien plus tard, éclatent à leur tour et donnent leur fer. Le gaz reçoit tout, le mêle à ce qu'il avait, et le porte d'un bord à l'autre du disque en tournant. Les étoiles qui en naissent ensuite ont dans leur matière un peu plus de ces éléments que celles d'avant, et celles qui naîtront après elles un peu plus encore.
Deux ou trois milliards d'années plus tard, une galaxie plus petite s'approche, le quart de la sienne à peu près. La plus lourde tire sur elle, plus fort sur son côté proche que sur son côté lointain, et ses bords cèdent. Des étoiles et du gaz s'étirent derrière elle en traînées ; elle tourne encore autour de la grande, chaque fois plus mince, et ce qui la tenait ensemble ne tient plus rien. Le disque reçoit le choc. Ses orbites plates se soulèvent, les unes au-dessus du plan, les autres au-dessous ; elles s'allongent, et le disque s'épaissit. Les étoiles de la petite galaxie sont maintenant partout dans le halo, mêlées à celles qui s'y agitaient déjà. Elles ne sont plus tenues ensemble ; elles se déplacent encore comme si elles l'étaient.
Nous sommes dedans
Le télescope Webb voit MoM-z14 telle qu'elle était 280 millions d'années après le Big Bang, parce que sa lumière a mis presque toute l'histoire du cosmos à nous atteindre ; la Voie lactée, personne ne l'a vue jeune, et personne ne la verra. Le recul de Webb a une contrepartie : une galaxie lointaine n'est vue qu'une fois, au seul moment où sa lumière est partie, et aucune n'est vue à deux âges, jeune puis vieille. La nôtre pose un problème de plus. Nous sommes dedans. La lumière de ses étoiles nous arrive après un trajet qui, rapporté aux milliards d'années de l'histoire galactique, ne compte pas : nous les voyons telles qu'elles sont aujourd'hui. Il n'y a pas d'image ancienne de la Voie lactée, et il n'y en aura pas ; son passé doit se lire dans son présent.
La méthode tient à une propriété des étoiles, établie à la forge. Les éléments plus lourds que l'hélium sont fabriqués dans les étoiles et rejetés quand elles meurent ; la génération suivante naît de nuages qui les contiennent ; et une étoile garde dans son atmosphère, toute sa vie ou presque, la composition du gaz dont elle est née. Chaque étoile d'aujourd'hui est ainsi un fossile de la chimie de son gaz natal, et l'étude qui s'en sert porte un nom, l'archéologie galactique. L'astronome, comme l'archéologue, ne remonte pas le temps ; il fouille des objets présents qui ont gardé la marque du moment où ils ont été faits. Un fossile ordinaire est rare, et il se brise. Ceux-là brillent, et se comptent par centaines de milliers dans les relevés — 250 000 dans une seule des études qui suivent. Les plus anciens ont l'âge de la Galaxie, parce qu'une étoile de faible masse vit plus longtemps que l'Univers n'a d'années : celles qui sont nées dans les premiers temps de la Voie lactée brûlent encore.
La première chose qu'on lit dans un fossile stellaire est sa teneur en métaux, c'est-à-dire en tout ce qui est plus lourd que l'hélium, et on la mesure par son fer, rapporté à celui du Soleil : telle étoile en a autant, telle autre cent fois moins. Comme chaque génération ajoute des métaux au gaz, la métallicité tend à monter avec le temps, et une étoile pauvre en métaux est en général née tôt, d'un gaz que peu d'étoiles avaient enrichi. En général : une étoile peut aussi être pauvre parce qu'elle est née dans une petite galaxie, peu active, où le gaz s'enrichit lentement, et cela même tard. La réserve a déjà servi au chapitre de l'or ; elle compte ici, puisque ce chapitre rencontrera justement une petite galaxie absorbée par la nôtre.
La seconde lecture est plus fine, et la forge l'a racontée. Les éléments alpha — oxygène, magnésium, silicium, soufre, calcium — viennent surtout des étoiles massives, qui meurent en quelques millions d'années ; la moitié environ du fer vient des supernovas de type Ia, l'explosion de naines blanches dans des systèmes doubles, et une naine blanche est ce qui reste d'une étoile moyenne au bout de sa longue vie. Le gaz d'une galaxie jeune reçoit donc d'abord des éléments alpha, avec peu de fer ; le fer des Ia arrive ensuite, et le rapport entre éléments alpha et fer baisse avec le temps, par « l'enrichissement retardé en fer par les supernovas Ia ». Une étoile riche en éléments alpha par rapport à son fer est née avant que les Ia aient beaucoup donné ; une étoile au rapport plus bas est née après. Cette horloge range les populations d'étoiles dans l'ordre et ne donne aucune date en années. Pour une date, il faut l'âge des étoiles elles-mêmes, et il ne se mesure bien que pour certaines d'entre elles, les sous-géantes, qui viennent d'épuiser l'hydrogène de leur cœur ; Xiang et Rix vont s'en servir.
Il manque une dimension, qui n'est pas chimique : le mouvement. Une étoile née dans un disque de gaz qui tourne hérite de sa rotation ; elle décrit une orbite presque ronde, dans le plan, au milieu de voisines qui font de même. Une étoile née dans un gaz agité, ou arrachée à une autre galaxie, suit une orbite désordonnée, inclinée sur le plan, allongée. Dans une galaxie, les étoiles ne se heurtent presque jamais, et leurs orbites ne changent que lentement ; le mouvement garde donc, lui aussi, après des milliards d'années, une trace des origines. Le satellite Gaia le mesure, par la position des étoiles et leur déplacement sur le ciel ; des relevés spectroscopiques comme APOGEE décomposent leur lumière pour y lire la composition. Chimie, âge, mouvement : avec ces trois coordonnées, on range les étoiles par familles et les familles dans le temps, et l'on reconstitue un ordre de formation sans avoir vu le passé de la Galaxie.
De l'aube au disque
Aujourd'hui, la Voie lactée est pour l'essentiel un disque d'étoiles qui tourne, entouré d'un halo, un vaste nuage d'étoiles anciennes aux orbites désordonnées, et la question de départ tient en une ligne : la Galaxie a-t-elle toujours été un disque ? En 2022, Vasily Belokurov et Andrey Kravtsov la posent aux étoiles les plus pauvres en métaux. Ils croisent les compositions d'APOGEE et les mouvements de Gaia, et ils isolent, parmi ces étoiles, une population ancienne et pauvre en métaux qu'ils nomment « Aurora » — l'aurore, en latin. Leur article s'intitule « De l'aube au disque ».
Cette population est « cinématiquement chaude », et le mot vient des gaz. Dans un gaz chaud, les molécules s'agitent dans toutes les directions à la fois ; dans un gaz froid, elles bougent peu les unes par rapport aux autres. Une population d'étoiles est chaude quand les vitesses de ses membres sont dispersées au hasard, dans tous les sens ; froide quand ses étoiles se déplacent ensemble, sur des orbites semblables, comme celles d'un disque qui tourne. Aurora a aussi une « rotation d'ensemble modeste » : ses étoiles tournent un peu autour du centre de la Galaxie, en moyenne, mais ce tour d'ensemble compte peu à côté de leur agitation. Elles ne forment pas de disque.
Le résultat qui fait l'intérêt de l'étude vient ensuite. Si l'on range les étoiles par métallicité croissante, des plus pauvres aux plus riches, et qu'on regarde à quelle vitesse chacune tourne autour du centre, la vitesse reste faible tant que la métallicité reste basse ; puis, au-delà d'un seuil, elle augmente brusquement. Les auteurs nomment ce saut le « spin-up », la mise en rotation. En dessous du seuil, les étoiles sont nées dans une structure agitée ; au-dessus, dans une structure qui tourne. La valeur du seuil n'est pas dans l'extrait de l'article dont dispose ce livre.
La métallicité sert ici à ranger dans le temps, approximativement — le gaz s'enrichit, une étoile plus riche est en général née plus tard —, et le saut en métallicité se lit comme un saut dans le temps. Belokurov et Kravtsov en tirent un récit en deux temps : d'abord une période d'« évolution chaotique », avant tout disque, pendant laquelle la proto-Galaxie forme des étoiles dans un gaz désordonné ; puis une formation « rapide » du disque, en un à deux milliards d'années. La Galaxie n'a pas toujours été un disque ; elle l'est devenue, et assez vite. Du mécanisme, les sources ne disent rien, et on peut en dire le principe général : un gaz qui tombe dans le puits de matière noire d'une galaxie en formation apporte avec lui un peu de rotation, et un gaz qui se refroidit en tournant tend à s'aplatir. Pourquoi à ce moment-là, et à cette métallicité-là, reste hors des sources.
Trois réserves encadrent ce résultat. Il date de 2022, et la fiche qui sert de base à ce chapitre le range parmi les résultats récents. Ce livre le connaît par le résumé de l'article, paraphrasé, et non par l'article lui-même ; la source est marquée « à vérifier ». Enfin la métallicité ne date pas une étoile en années : pour placer le spin-up sur la frise, il faudrait savoir quel âge correspond au seuil, et l'extrait ne le donne pas. Les un à deux milliards d'années disent combien de temps le disque a mis à se faire, pas quand ; une autre étude, la même année et par une autre méthode, donne la date.
Vers le 22 janvier
Maosheng Xiang et Hans-Walter Rix partent de 250 000 étoiles sous-géantes, dont ils mesurent l'âge et la métallicité. Une sous-géante vient d'épuiser l'hydrogène de son cœur ; elle traverse alors une phase brève, pendant laquelle sa luminosité et sa température dépendent fortement de son âge, de sorte que l'endroit où elle en est dans cette phase donne un âge en années, avec une précision que les autres étoiles n'offrent pas. Deux cent cinquante mille âges suffisent à tracer, pour la Galaxie entière, la métallicité en fonction du temps.
Le premier résultat est une date. La formation du disque ancien, dit disque épais, a commencé il y a 13 milliards d'années, 0,8 milliard d'années après le Big Bang. Le disque épais est la composante la plus ancienne du disque : ses étoiles s'écartent davantage du plan que celles du disque mince, plus jeune, où se trouve aujourd'hui le Soleil. L'Univers a environ 13,8 milliards d'années ; ce début tombe dans ses six premiers pour cent. Sur l'année cosmique, où toute cette histoire tient en douze mois, le disque de la Voie lactée commence vers le 22 janvier.
Cette date place le début de notre Galaxie dans un chapitre déjà raconté, celui de la réionisation : la lumière des premières étoiles et des premières galaxies arrache au gaz entre les galaxies ses électrons, et ce gaz, redevenu chargé, laisse passer les ultraviolets. Ce travail s'étend de 0,3 à environ 1,1 milliard d'années après le Big Bang. À 0,8 milliard d'années, il n'est pas achevé ; des fluctuations qui lui sont liées persistent dans le gaz intergalactique jusque vers 1,1 milliard d'années. Le disque de la Voie lactée commence donc à se former dans un Univers qui n'a pas fini de se rallumer. Les sources ne disent pas si la région où naissait notre Galaxie était, à ce moment, déjà ionisée.
La date a une autre conséquence. Les galaxies que Webb observe aux plus grandes distances, MoM-z14 à 280 millions d'années, JADES-GS-z14-0 vers 300, sont les objets les plus anciens qu'on ait vus, et moins de six cents millions d'années séparent MoM-z14 du début de notre disque. Ce début n'est pas celui de la Voie lactée tout entière : avant le disque, il y avait la proto-Galaxie chaotique d'Aurora, dont les étoiles sont plus anciennes encore. Notre Galaxie est presque aussi vieille que l'Univers visible par Webb, et les galaxies précoces qui surprennent par leur nombre et leur éclat appartiennent à la même génération que la nôtre. Webb les voit telles qu'elles étaient ; nous voyons la nôtre telle qu'elle est devenue.
Une coupure à huit milliards d'années
Si l'on place chaque étoile sur un graphique, l'âge en abscisse et la métallicité en ordonnée, les points ne forment pas un nuage continu. Ils se séparent en deux parties presque disjointes, et la frontière passe à 8 milliards d'années : d'un côté les étoiles plus vieilles, de l'autre les plus jeunes, et les secondes ne prolongent pas simplement les premières. Il y a une rupture dans l'histoire de la Galaxie, et elle se lit dans la chimie de ses étoiles. Ce qui distingue chimiquement les deux parties, et la cause que les auteurs donnent à la coupure, ne sont pas dans l'extrait lu.
Le troisième résultat porte sur le rythme. Pendant les 5 à 6 milliards d'années qui suivent le début du disque, l'enrichissement chimique a été multiplié par dix, et il s'est fait dans un gaz resté bien mélangé. Si le gaz du disque ancien avait été fait de poches séparées, les unes enrichies par une supernova voisine, les autres épargnées, des étoiles nées au même moment auraient eu des métallicités très différentes. Qu'il soit resté mélangé veut dire que les étoiles d'un même âge ont à peu près la même métallicité : sur le graphique, la relation entre âge et métallicité est une ligne étroite plutôt qu'un nuage épais. Chaque génération rejetait ses produits dans un réservoir commun, et le réservoir s'enrichissait d'un bloc.
Les chiffres se tiennent. Treize milliards d'années moins cinq à six milliards d'années d'enrichissement donnent sept à huit : la phase d'enrichissement du disque ancien se termine à peu près là où passe la coupure. Ce rapprochement est fait par ce livre, pas par l'extrait de l'article. Il suggère que la partie ancienne de la distribution est l'histoire du disque ancien, et que la partie récente commence après.
Les deux études de 2022 ne se contredisent pas. Belokurov et Kravtsov décrivent un avant-disque chaotique, puis un disque formé en un à deux milliards d'années ; Xiang et Rix datent le début du disque ancien à 13 milliards d'années. L'une donne l'ordre et la durée, l'autre la date. Les sources ne disent pas si les deux équipes ont confronté leurs résultats, ni si le spin-up d'Aurora coïncide avec les 13 milliards d'années de Xiang et Rix. Si c'est le cas, la proto-Galaxie chaotique occupe les tout premiers temps, avant 0,8 milliard d'années, et le disque se met en place entre 0,8 et environ 2 à 3 milliards d'années après le Big Bang. C'est dans cet intervalle que survient la collision.
Une galaxie qu'on reconnaît à sa marche
En 2018, Amina Helmi et ses coauteurs publient dans Nature un article dont le titre annonce une fusion : celle qui aurait conduit à la formation du halo stellaire interne et du disque épais de la Voie lactée. Leur résultat principal tient en une phrase. Le halo interne — la partie du halo proche de nous et du centre — est dominé par les débris d'un objet qui était, à son arrivée, un peu plus massif que le Petit Nuage de Magellan. Ils le baptisent Gaia-Enceladus, du satellite dont les données ont permis de le reconnaître et d'un géant de la mythologie grecque ; Xiang et Rix emploient une variante plus longue, Gaia-Sausage-Enceladus.
Le Petit Nuage de Magellan, l'étalon de la comparaison, est une galaxie voisine de la nôtre, dont la métallicité vaut le quart de celle du Soleil ; sa masse n'est pas chiffrée dans les sources de ce livre. La comparaison dit l'ordre de grandeur : Gaia-Enceladus n'était pas un petit amas d'étoiles, mais une galaxie à part entière, une naine de la taille de celles qui accompagnent aujourd'hui la Voie lactée. Les mots « à son arrivée » comptent aussi. Une galaxie qui tombe dans une autre perd de la matière en chemin ; la gravité de la plus grosse arrache les étoiles et le gaz de la plus petite par ses bords, bien avant que la fusion soit achevée. La masse donnée est celle d'avant ce dépouillement.
Ce que l'on voit aujourd'hui de Gaia-Enceladus, ce sont ses étoiles, dispersées dans le halo. Elles ne forment plus une galaxie. Elles partagent pourtant des orbites semblables, héritées du mouvement de la galaxie qui les portait, et cette parenté les distingue des étoiles nées dans la Voie lactée : c'est à leur marche qu'on les reconnaît. La définition la plus simple d'une galaxie absorbée est là — un ensemble d'étoiles qui ne sont plus liées entre elles, mais qui se déplacent encore comme si elles l'étaient.
Deux familles d'objets sont associées à ces débris. Des centaines d'étoiles RR Lyrae, d'abord : des étoiles vieilles dont l'éclat bat régulièrement, en moins d'une journée, et dont l'éclat moyen est connu, ce qui donne leur distance ; là où elles sont, la population est ancienne. Treize amas globulaires, ensuite : des amas d'étoiles très denses et très anciens, qui gravitent autour de la Voie lactée et de ses voisines. Treize d'entre eux, dans notre Galaxie, seraient donc des immigrés, apportés par Gaia-Enceladus. Le nombre total d'amas globulaires de la Voie lactée n'est pas dans les sources de ce livre, et la part que ces treize représentent ne se dit pas.
La collision a eu des conséquences pour la Galaxie qui a absorbé Gaia-Enceladus. Helmi et ses coauteurs estiment le rapport de masse à 4 pour 1 : la Voie lactée n'était que quatre fois plus massive que ce qu'elle absorbait. Avec un tel rapport, la fusion a dû « chauffer » le précurseur du disque épais, au sens posé plus haut — augmenter l'agitation de ses étoiles. Celles d'un disque jeune, qui tournaient sur des orbites presque rondes et presque dans le plan, reçoivent de la collision des vitesses désordonnées ; leurs orbites s'inclinent et s'allongent, et le disque s'épaissit. Cela se passe il y a environ 10 milliards d'années, selon ces auteurs. Le disque épais serait, au moins en partie, un disque qui existait déjà et que la collision a secoué.
Dix ou onze
L'ordre des événements se précise : le disque ancien commence à se former il y a 13 milliards d'années, et la collision survient plus tard, sur un disque déjà en place, puisque Helmi et ses coauteurs parlent du « précurseur » du disque épais. Le halo interne, lui, achève de s'assembler deux milliards d'années après le début du disque, il y a environ 11 milliards d'années. L'intuition voudrait que le halo, fait d'étoiles plus désordonnées et souvent plus pauvres en métaux, soit plus ancien que le disque ; sur le point de son assemblage final, le disque commence avant que le halo interne soit complet. Le halo interne n'est pas seulement le vestige d'une proto-Galaxie. Il est aussi le dépôt d'une collision survenue quand le disque existait déjà.
Reste à dater la collision, et les deux études ne donnent pas la même date. Helmi et ses coauteurs situent la contribution de la fusion au disque épais il y a environ 10 milliards d'années. Xiang et Rix trouvent que la majorité des étoiles anciennes se sont formées il y a environ 11 milliards d'années, pendant la fusion avec Gaia-Sausage-Enceladus, et leur date pour l'assemblage final du halo interne conduit elle aussi vers 11. L'écart est d'environ un milliard d'années, et il reste ouvert. Ce livre écrit donc que la Voie lactée a absorbé Gaia-Enceladus il y a 10 à 11 milliards d'années, entre 2,8 et 3,8 milliards d'années après le Big Bang — sur l'année cosmique, entre la mi-mars et le début d'avril.
Ce qui sépare les deux dates peut s'énoncer. Les deux équipes ne mesurent pas la même chose avec les mêmes outils : Xiang et Rix disposent d'âges individuels pour 250 000 sous-géantes, et leur date est celle d'un pic de naissances d'étoiles qu'ils attribuent à la fusion ; la phrase d'Helmi et de ses coauteurs lue pour ce livre date le moment où la fusion a contribué au disque épais, sans dire de quelle mesure d'âge elle vient. Et une fusion n'est pas instantanée. La petite galaxie tourne autour de la grande, perd ses étoiles par ses bords, puis se dissout, et chaque étape peut durer. Les deux dates désignent peut-être deux moments d'un même processus, le pic de naissances déclenché par l'arrivée de Gaia-Enceladus d'un côté, l'effet de la fusion sur le disque de l'autre. C'est une hypothèse de ce livre ; les sources ne tranchent pas. Ce qui départagerait, ce sont des âges mesurés par une même méthode sur les étoiles des débris et sur celles du disque épais que la collision a le plus secouées.
Sur le fond, les deux équipes s'accordent. Dans ses trois ou quatre premiers milliards d'années, la Voie lactée a subi une collision majeure avec une galaxie naine assez massive, qui a peuplé son halo interne, lui a apporté des amas globulaires et a transformé la structure de son disque. Les débris de cette galaxie sont toujours là, dans le halo qui nous entoure. Une part des vieilles étoiles qui brillent autour de nous ne sont pas nées dans la Voie lactée.
Ce que le halo garde
Le halo est une archive, et il garde plus qu'une collision : c'est parmi ses étoiles les plus pauvres en métaux qu'on mesure le lithium des premières minutes. Pour les étoiles de trente à cinq cents fois plus pauvres en fer que le Soleil, plus de cent au total, l'abondance de lithium est la même, avec peu de dispersion — le plateau de Spite —, et elle vaut environ trois fois moins que ce que la nucléosynthèse des premières minutes prédit : (1,6 ± 0,3) × 10⁻¹⁰ atome de lithium par atome d'hydrogène, contre 4,70 × 10⁻¹⁰. Le chapitre des trois minutes a exposé ce désaccord et les pistes qui s'y disputent : une physique nucléaire presque disculpée, une destruction du lithium dans les étoiles elles-mêmes, la piste la plus suivie, et une physique nouvelle que le deutérium contraint.
Ce chapitre ajoute un point au dossier. Les étoiles qui servent à mesurer le lithium primordial appartiennent au halo, et le halo interne est dominé par les débris de Gaia-Enceladus ; il est donc possible qu'une partie des étoiles du plateau soient nées dans une autre galaxie que la nôtre. La fiche de base signale ce lien comme un « pont possible », pas comme un fait, et aucune source ne dit quelles étoiles du plateau viennent de Gaia-Enceladus et lesquelles sont nées dans la Voie lactée. Mais si des étoiles des deux origines portent le même lithium, cette uniformité devient un indice de plus : ce lithium est un héritage commun, antérieur aux deux galaxies, reçu par chacune longtemps avant qu'elles se rencontrent, et ce qui l'a réduit, s'il y a eu réduction, agit de la même façon partout. C'est un raisonnement de ce livre, qui attend des données.
Le halo garde ainsi deux strates. La plus profonde est celle des premières minutes : un lithium fabriqué avant toute étoile, que des étoiles pauvres en métaux ont reçu presque intact, au facteur trois près. La plus récente est celle de l'assemblage : la proto-Galaxie chaotique d'Aurora, puis les débris d'une galaxie absorbée il y a 10 à 11 milliards d'années. Le disque, lui, a continué. Pendant les 5 à 6 milliards d'années qui suivent son début, son enrichissement est multiplié par dix, dans un gaz bien mélangé ; puis vient la coupure des 8 milliards d'années, et une seconde partie de l'histoire. Le gaz du disque fait tour après tour de la boucle de la forge : des étoiles naissent, forgent des éléments, les laissent au gaz en mourant, et d'autres étoiles naissent de ce gaz enrichi. Les supernovas Ia y ajoutent leur fer, avec retard, et le rapport entre éléments alpha et fer baisse ; les catastrophes plus rares du chapitre précédent y ajoutent leur or.
De ce gaz travaillé naît le Soleil, environ 9,2 milliards d'années après le Big Bang, il y a environ 4 567 millions d'années, aux deux tiers de l'histoire cosmique — sur l'année cosmique, à la fin d'août, quand le disque de la Voie lactée avait sept mois. Il hérite d'un gaz où les métaux font 1,39 % de la masse. Et il n'est probablement pas né là où il se trouve : il est plus riche en métaux que ses voisines du même âge, ce qui suggère une naissance plus près du centre de la Galaxie, puis une migration vers l'extérieur, et une étude de 2026, portant sur des milliers d'étoiles semblables au Soleil, conclut que ce déplacement est « partagé par de nombreuses étoiles du disque interne ». Où, quand et comment il est né, et ce que cette naissance lui a donné en héritage, le chapitre suivant le raconte. Le Soleil est né tard, et probablement ailleurs.