Le rallumage
~0,3 à ~1,1 Ga
Ouverture
À la frontière d'une bulle de gaz ionisé, un atome d'hydrogène reçoit un photon ultraviolet. Le photon vient d'une galaxie qui brille loin derrière ; il a traversé jusqu'ici sans rien toucher. Il frappe l'atome, l'électron se détache, et le photon n'est plus nulle part : il s'est dépensé entier à séparer les deux. Derrière lui, vers la source, il n'y a plus que des noyaux et des électrons qui vont chacun de leur côté, et l'ultraviolet suivant traverse cette étendue sans rien rencontrer, jusqu'au prochain atome entier, un peu plus loin. La frontière a avancé d'un atome. Elle avance d'un autre, puis d'un autre, et elle avance ainsi tant que la galaxie brille.
Le gaz où cela se passe est lâche. Depuis que les atomes se sont formés, l'espace s'est étiré plus de cent fois dans chaque direction, et ce gaz est plus d'un million de fois moins dense que le plasma d'avant la première lumière. Les électrons que les bulles libèrent sont clairsemés à proportion, séparés par des étendues qu'une lumière franchit sans en toucher un seul ; et la lumière la plus ancienne, qui file tout droit à travers tout cela depuis des centaines de millions d'années, n'en rencontre presque aucun sur son chemin. Un photon sur vingt heurte un électron et part de côté. Les autres passent.
Les bulles sont nombreuses, une autour de chaque galaxie. Elles grossissent, se touchent, se rejoignent, et le gaz ionisé devient d'un seul tenant, une étendue continue que l'ultraviolet traverse d'une galaxie à la suivante. Le gaz neutre, lui, se retrouve en îlots, loin des sources, là où aucune lumière ultraviolette n'est encore parvenue. Dans ces îlots, l'hydrogène a encore ses électrons, et l'ultraviolet qui y entre ne va pas loin.
Ionisé une seconde fois
Rallumer est le mot juste, et le mot savant dit la même chose par son préfixe : réionisation. L'hydrogène de l'Univers a déjà été ionisé une première fois. Avant 380 000 ans, ses noyaux et ses électrons circulaient séparément dans un plasma où la lumière rebondissait sans cesse d'un électron à l'autre ; vers 3 000 K, les électrons se sont liés aux noyaux, la lumière est partie droit devant elle, et le gaz est resté neutre pendant des centaines de millions d'années. Ce que les étoiles et les galaxies font maintenant, c'est lui arracher ses électrons de nouveau — un retour à l'état d'avant la première lumière, dans un Univers qui n'a plus rien de celui-là.
Un gaz neutre ne traite pas toute lumière de la même façon. Un photon du fond diffus le traverse sans être gêné : il n'y a plus d'électron libre pour le dévier, et il n'a pas de quoi arracher son électron à un atome. Un photon ultraviolet sorti d'une étoile jeune a ce qu'il faut. Il rencontre un atome d'hydrogène neutre, lui prend son électron, et il n'existe plus. Les deux lumières traversent le même gaz et n'y connaissent pas le même sort : transparent au fond diffus, opaque à l'ultraviolet ionisant, le gaz consomme les premiers photons ultraviolets qu'une galaxie émet avant qu'ils aient quitté ses abords.
C'est par là que la frise du livre définit la réionisation : l'Univers redevient transparent aux ultraviolets, entre environ 0,3 et environ 1,1 milliard d'années après le début. Un hydrogène déjà ionisé n'a plus d'électron à perdre ; le photon qui le traverse passe. L'objection vient d'elle-même, puisqu'un gaz ionisé est justement ce qui rendait l'Univers opaque avant 380 000 ans, et la réponse est une dilution. Entre la recombinaison et la réionisation, l'espace s'est étiré plus de cent fois dans chaque direction ; le gaz est devenu plus d'un million de fois moins dense ; les électrons libérés sont clairsemés au point de ne rendre à la lumière rien de son ancienne opacité. Ils n'en dévient qu'une petite part, et cette petite part est ce qui permettra de dater.
Le rallumage n'est donc pas l'allumage que les chapitres précédents ont raconté. Les premières étoiles, selon la théorie, à partir d'environ 100 millions d'années ; les premières galaxies confirmées vers 280 millions, cent fois plus nombreuses que prévu : cela concerne les sources, chacune au cœur de son halo. Le rallumage concerne l'espace entre elles — le gaz intergalactique, transformé par la lumière qu'elles y envoient, un changement d'état du milieu qui remplit le cosmos —, et c'est lui qui met fin à la nuit au sens de la seconde définition du chapitre des âges sombres, celle qui se mesure. Sur l'année cosmique, il commence vers le 9 janvier, passe son mi-parcours vers le 18 et s'achève vers le 29. La nuit avait duré deux jours et demi ; la reconquête de la transparence prend trois semaines.
Une raie qui aurait dû s'éteindre
Le début ne se voit pas à l'échelle du cosmos ; il se voit galaxie par galaxie, et pour l'instant dans une seule. En 2025, l'équipe de Joris Witstok publie dans Nature l'observation, par le télescope spatial James Webb, d'une galaxie à z = 13,0, vue 330 millions d'années après le Big Bang : JADES-GS-z13-1-LA, celle qui servait de point de contrôle à la règle du chapitre des âges sombres. Son spectre montre une raie Lyman-α intense — la lumière ultraviolette qu'émet un atome d'hydrogène quand son électron retombe au niveau le plus bas, qui est aussi celle que l'hydrogène neutre absorbe le plus volontiers. Une galaxie entourée de gaz neutre devrait voir cette raie effacée avant qu'elle ne s'échappe vers nous.
L'argument tient en trois pas. La raie est là, et intense. À 330 millions d'années, le gaz intergalactique est encore neutre presque partout ; le mi-parcours ne viendra que des centaines de millions d'années plus tard. Pour que la raie passe, il faut que la lumière ait pu s'éloigner de la galaxie sans rencontrer d'hydrogène neutre sur une distance suffisante : il existait donc autour d'elle une bulle de gaz déjà ionisé, creusée par son propre rayonnement. L'équipe écrit que des étoiles massives et chaudes, ou un noyau actif de galaxie, ont créé « une région réionisée précoce » qui a empêché « l'extinction complète » de la raie. Personne n'a vu le gaz ionisé. Il est déduit de ce que la raie aurait dû subir en son absence.
Deux réserves bornent ce que cela établit. L'équipe ne tranche pas entre des étoiles chaudes et un trou noir qui avale du gaz et le fait briller : dès la première bulle, la question « par qui » se pose, et elle reste ouverte. Et c'est un cas isolé, qui ne mesure rien de l'état global du gaz. Une galaxie qui a creusé sa bulle à 330 millions d'années dit que le rallumage avait commencé quelque part à cette date, pas quelle fraction de l'Univers était ionisée — et cette fraction devait être minuscule, puisque le fond diffus place le mi-parcours bien plus tard. Le cas suffit pourtant à fixer une date. Cette galaxie est vue à peine 50 millions d'années après MoM-z14, la plus lointaine confirmée ; à ce qu'on peut voir, dès qu'une source brille assez fort, elle commence à ioniser son voisinage.
L'observation donne aussi l'image qui organise tout le reste. Chaque source ionise d'abord le gaz qui l'entoure : ses photons ultraviolets partent dans toutes les directions et sont absorbés par les premiers atomes neutres qu'ils rencontrent, et la frontière de la région ionisée avance tant que la source brille. Les sources sont nombreuses ; leurs bulles grossissent jusqu'à se toucher, puis se rejoindre, et le gaz neutre se réduit à des îlots de plus en plus petits, dans les régions les plus éloignées des sources. À un même instant, un lieu peut être ionisé depuis longtemps et un autre encore neutre. La réionisation n'a pas lieu à une date : chaque région de l'Univers a la sienne.
Six paramètres, et celui-là
Le milieu se lit dans la plus vieille lumière. Les électrons que la réionisation libère dévient de nouveau une petite part du fond diffus, qui voyageait en ligne droite depuis 380 000 ans, et la grandeur qui compte ces déviations est la profondeur optique — celle-là même qui définissait la surface de dernière diffusion, le nombre moyen de fois qu'un photon est dévié sur son trajet. Planck la mesure pour la réionisation à τ = 0,054 ± 0,007 : environ un photon sur vingt du fond diffus a été dévié une seconde fois.
Ce nombre n'est pas une mesure annexe. La profondeur optique de réionisation est l'un des six paramètres ajustés du modèle cosmologique de base de Planck, avec la densité de matière ordinaire, celle de matière noire, l'échelle angulaire des ondes sonores figées à la recombinaison, et l'amplitude et la pente des inégalités primordiales ; tout le reste en dérive, l'âge de l'Univers compris. Une déviation supplémentaire, même faible, atténue et brouille un peu les motifs de la carte, et il faut la compter pour les lire : Planck ne peut pas se passer de la réionisation pour lire sa carte. Le rallumage laisse sa trace dans l'observation qui sert de socle à toutes les dates de ce livre.
Ce total n'est pas encore une date. τ compte les électrons libres que la lumière a rencontrés, pas le moment où elle les a rencontrés, et une réionisation précoce et étalée peut donner le même total qu'une réionisation tardive et brusque. Pour en tirer un calendrier, Planck suppose une forme : une bascule en S de l'état neutre à l'état ionisé, lente au début, rapide au milieu, lente à la fin, décrite par une tangente hyperbolique autour d'un décalage central qu'on ajuste. Le mi-parcours tombe à z = 7,68 ± 0,79, et les tables le précisent : ce mi-parcours « suppose un modèle tanh simple ».
Converti en âge par la règle du chapitre des âges sombres, z = 7,68 donne environ 670 millions d'années, entre 590 et 780 pour la marge. Le tableau du Particle Data Group, calculé avec l'ajustement Planck 2018 en intégrant toute l'histoire de l'expansion dans le modèle ΛCDM, donne 690 millions d'années pour z = 7,7 ; la règle néglige l'énergie noire, qui commence à peser un peu à ces époques. Ces vingt millions d'années entre deux conversions sont quatre à cinq fois plus petits que la marge de la mesure elle-même. Écrire 670 ou 690 revient au même : le mi-parcours tombe entre 600 et 800 millions d'années environ — si la transition a la forme supposée.
Ce qu'une telle mesure permet et interdit se voit sur un exemple. Un scénario où les seuls trous noirs conduiraient la réionisation place son mi-parcours à z ≈ 6,5 à 6,7, juste sous la marge de Planck, qui descend à z ≈ 6,9 — à un peu plus d'un écart-type de la valeur centrale. Le fond diffus penche contre un calendrier aussi tardif, sans l'exclure. C'est l'ordre de précision de τ : il écarte les réionisations très précoces, il départage mal les calendriers voisins.
Cette date a bougé. En 2015, l'Agence spatiale européenne annonçait, à partir des données de Planck, que les âges sombres avaient pris fin « quelque 550 millions d'années après le Big Bang, plus de 100 millions d'années plus tard qu'on ne le pensait auparavant », avec une réionisation achevée vers 900 millions d'années. Le communiqué ne dit pas quelle grandeur il retient comme fin, ni sur quelle mesure antérieure reposait l'estimation plus précoce ; le sens du déplacement, lui, est clair. Chaque analyse du fond diffus a repoussé le rallumage plus tard, et les premières galaxies ont eu plus de temps pour le produire.
Soixante-sept lignes de visée
Pour la fin, le fond diffus ne suffit pas : τ additionne toute l'histoire et ne sait pas isoler son dernier chapitre. La fin se lit dans d'autres sources de lumière, les quasars — des noyaux de galaxies extrêmement lumineux, alimentés par des trous noirs géants qui avalent du gaz. Leur éclat les rend visibles de très loin, et leur lumière traverse sur son trajet tout le gaz intergalactique qui les sépare de nous.
Le principe est celui d'une carotte prélevée dans le temps. En chemin, la lumière du quasar est étirée par l'expansion ; chaque longueur d'onde passe donc, à un moment ou à un autre, par celle de la raie Lyman-α, que l'hydrogène neutre absorbe le plus volontiers, et s'il reste à cet endroit du trajet de l'hydrogène neutre, la lumière y est absorbée. Le spectre garde ainsi, longueur d'onde par longueur d'onde, la trace de l'état du gaz tout au long de la ligne de visée. Le titre de l'étude de référence dit ce qu'elle mesure : la « profondeur optique Lyman-α » du gaz intergalactique.
En 2022, Sarah Bosman et ses coauteurs analysent les spectres de 67 quasars lointains et trouvent des « fluctuations liées à la réionisation » qui persistent dans le gaz intergalactique « au moins jusqu'à z = 5,3 », 1,1 milliard d'années après le Big Bang — la même valeur que donne la règle du livre. Ces fluctuations sont des variations de l'absorption d'une ligne de visée à l'autre, la signature des dernières poches de gaz neutre que la lumière des sources n'avait pas encore atteintes : un gaz entièrement ionisé depuis longtemps serait plus uniforme ; un gaz où survivent des îlots varie d'une direction à l'autre, selon que la ligne de visée en traverse un ou non. Le titre de l'article en tire la conclusion : la réionisation de l'hydrogène « s'achève à z = 5,3 ».
Le nombre compte. Une seule ligne de visée pourrait traverser, par hasard, une région particulièrement neutre ou particulièrement ionisée ; soixante-sept donnent une statistique, et montrent que la dispersion elle-même, pas un cas particulier, persiste jusqu'à cette époque. La méthode a la forme de la réponse qu'elle donne : puisque la fin de la réionisation est inégale, on ne peut la saisir qu'en comparant beaucoup de directions.
La borne de fin a reculé plus que toutes les autres. Les synthèses plus anciennes donnaient une réionisation « pour l'essentiel achevée » vers 500 millions d'années ; Planck, en 2015, la voyait achevée vers 900 millions ; les quasars, en 2022, la prolongent jusqu'à 1,1 milliard. Sur l'année cosmique, la fin est passée du 13 au 24, puis au 29 janvier. Entre la première estimation et la dernière, elle a reculé de six cents millions d'années — plus que la durée entière de la réionisation telle que la voyaient les synthèses anciennes.
Ce recul ne tient pas à une suite d'erreurs corrigées ; il tient à ce qu'on cherche. Le début d'un processus par bulles se signale par une source brillante et sa bulle. La fin ne se signale par rien de brillant : il faut trouver les derniers îlots neutres, petits, dispersés, loin des sources, et on ne les détecte qu'en accumulant des lignes de visée, si bien que chaque progrès dans le nombre et la qualité des spectres a permis de voir des îlots plus tardifs. Rien ne garantit que z = 5,3 soit le dernier mot : Bosman et ses coauteurs écrivent « au moins jusqu'à ».
Environ sept cents millions d'années
Les trois repères se mettent bout à bout. Au début, une galaxie a déjà creusé sa bulle à 330 millions d'années ; au milieu, le fond diffus place le mi-parcours vers 670 millions, dans un modèle de transition simple ; à la fin, les quasars montrent des îlots neutres jusqu'à 1,1 milliard. Quelque 770 millions d'années séparent le premier du dernier, et la réionisation est un processus d'environ 700 millions d'années, par bulles qui grossissent et se rejoignent — l'intervalle qu'inscrit la frise du livre, de ~0,3 à ~1,1 milliard d'années après le début.
Ce bilan ne donne pas de date, pour trois raisons qui ne sont pas de même nature. Le processus dure plus longtemps que tout ce qui l'a précédé depuis la première lumière, et dater reviendrait à choisir un moment : le premier photon ionisant qui s'échappe d'une galaxie, la moitié du gaz ionisée, ou la dernière poche neutre effacée. Par bulles, il avance plus vite près des sources et plus lentement loin d'elles ; même avec un critère — « le gaz est ionisé ici » —, la date dépendrait du lieu. Et chacun des trois repères vient d'un observable qui voit une chose différente : une bulle à un endroit ; un total sur toute l'histoire et tout le ciel, converti par une forme supposée ; le gaz le long de soixante-sept lignes de visée. Aucun ne mesure la même grandeur que les autres. Tous livrent des décalages vers le rouge convertis dans le modèle standard, et la conversion est solide à quelques pour cent près ; ce qui bouge, ce sont les z auxquels on attache chaque étape.
Les bornes restent donc débattues. Le début dépend du prochain cas isolé qu'on trouvera plus tôt ; la fin, du prochain îlot neutre qu'on détectera plus tard ; le milieu, de la forme supposée de la transition. L'ordre de grandeur, lui, ne se discute plus : quelques centaines de millions d'années de reconquête lente, entre le premier tiers du premier milliard d'années et un peu après sa fin. La seule formule exacte est celle de la frise — entre quelques centaines de millions et un milliard d'années environ.
Webb pousse le début vers le passé en trouvant des bulles de plus en plus tôt. Les quasars poussent la fin vers le présent en trouvant des îlots neutres de plus en plus tard. Le fond diffus, entre les deux, déplace le milieu à chaque analyse. La réionisation s'allonge par les deux bouts à mesure qu'on la regarde mieux.
Le compte des photons
Pour ioniser l'hydrogène d'un Univers entier, il faut des photons ultraviolets au moins aussi nombreux que les atomes à ioniser, et trois quantités font ce nombre : combien de sources ; combien de photons ionisants chacune produit ; quelle fraction de ces photons sort de la galaxie qui les émet, car son propre gaz et sa propre poussière en absorbent une part avant qu'ils n'atteignent le milieu intergalactique. Le produit des trois doit suffire, et au bon rythme. Longtemps, le problème fut de trouver assez de photons. Webb l'a inversé.
En 2024, l'équipe d'Hakim Atek observe des galaxies faibles du premier milliard d'années derrière un amas de galaxies dont la masse courbe la lumière de ce qui se trouve derrière lui et l'amplifie — comme pour le candidat LAP1-B du chapitre des premières étoiles —, ce qui rend mesurables des galaxies que rien d'autre ne permettrait d'étudier. Ces galaxies produisent quatre fois plus de photons ionisants, pour une même lumière ultraviolette, que les valeurs qu'on supposait couramment. La conséquence tient dans une phrase de l'article : le taux de photons ionisants « dépasse ce qui est nécessaire à la réionisation, même pour des fractions d'échappement de l'ordre de 5 % ». Même si dix-neuf photons sur vingt restent piégés dans leur galaxie, le vingtième suffit. Le titre en tire la conclusion, la plupart des photons qui ont réionisé l'Univers viennent des galaxies naines : individuellement modestes, elles sont bien plus nombreuses que les brillantes, et leur somme l'emporte.
La même année, Julian Muñoz et ses coauteurs font le compte dans l'autre sens, en additionnant la production des galaxies déjà observées directement, celles qui sont assez brillantes pour être vues au-dessus d'un certain seuil. Ces galaxies-là « non seulement peuvent conduire la réionisation, mais l'achèveraient trop tôt » pour le calendrier que fixent le fond diffus — mi-parcours vers 670 millions d'années — et les quasars — îlots neutres jusqu'à 1,1 milliard ; ils appellent ce désaccord une « crise du budget de photons ». Elle prolonge celle du chapitre précédent. Des galaxies brillantes cent fois plus nombreuses que prévu à 280 millions d'années, des galaxies faibles qui produisent quatre fois plus de photons : chacun des deux résultats augmente le budget, et additionnés ils le font déborder. Là où l'on se demandait d'où venaient assez de photons, on se demande maintenant où sont passés ceux qui excèdent le besoin.
L'erreur est quelque part, dans la théorie ou dans les observations, et la fiche qui sert de base à ce chapitre désigne un suspect principal : la fraction de photons qui s'échappe. Des trois facteurs, c'est le seul qu'on ne voit pas directement à ces époques. On compte les galaxies ; on mesure leur lumière ultraviolette et, comme Atek, les signes de leur production de photons ionisants ; mais les photons qui quittent la galaxie sont justement ceux qui ne nous parviennent pas, absorbés en chemin par le gaz intergalactique qu'ils ionisent. Si cette fraction était nettement plus faible que 5 % dans les galaxies du premier milliard d'années, le budget pourrait se refermer. Les sources de ce livre ne disent ni comment on la contraint, ni quelle valeur il faudrait.
Une troisième piste change de sources. Webb a trouvé, dans le premier milliard d'années, de nombreux petits trous noirs en train d'accréter du gaz, et en 2024 Piero Madau et ses coauteurs y voient une raison de réexaminer un scénario plus ancien, où les noyaux actifs de galaxies seraient « les seuls moteurs » de la réionisation : un mi-parcours à z ≈ 6,5 à 6,7, vers 800 à 850 millions d'années, plus tard que la valeur centrale de Planck, et une fin à 99 % vers z ≈ 5,3 à 5,5, qui s'accorde avec les quasars. Le scénario est minoritaire et discuté. Il se heurte aux galaxies elles-mêmes — pour les deux plus lointaines du relevé JADES, la lumière est dominée par les étoiles, pas par un trou noir —, et il demanderait que les photons des galaxies restent piégés bien au-dessous des 5 % d'Atek. Il a un mérite dans la crise : il déplace la réionisation vers la fin, là où les quasars la voient. Et la première bulle déduite, à 330 millions d'années, pourrait avoir été creusée par des étoiles ou par un noyau actif ; Witstok ne sait pas le dire.
Le consensus, prudent, attribue l'essentiel de la réionisation aux galaxies qui forment des étoiles, et surtout aux petites, et laisse deux quantités ouvertes : la part des trous noirs et la fraction de photons qui s'échappe. Le bilan n'est pas bouclé, et il échoue par excès. Une source manquante peut toujours avoir été oubliée ; un excès dit qu'une des quantités mesurées, ou un des modèles qui les relient, est faux. Les mesures qui départageraient les hypothèses ont un nom : contraindre la fraction d'échappement directement dans des galaxies comparables, recenser les noyaux actifs et mesurer leur contribution, et suivre la croissance des bulles dans le temps, pour un calendrier indépendant de la forme que Planck suppose.
Ce qui tranchera, et ce qui commence
Le calendrier comme les sources attendent le même arbitre : le signal de l'hydrogène neutre à 21 centimètres, que le chapitre des âges sombres a présenté comme le seul moyen d'observer la nuit. L'hydrogène neutre absorbe ou émet ce rayonnement, que l'expansion étire en ondes radio, et il ne répond que du gaz neutre. Une bulle ionisée n'émet ni n'absorbe à 21 centimètres ; une carte du signal la montrerait comme un trou. Chaque fréquence reçue correspond à une époque, et une série de cartes à des fréquences différentes serait un film des bulles qui naissent, grossissent et se rejoignent. Ce film donnerait directement ce qui manque aujourd'hui : la forme de la transition, sans la supposer, et la taille des bulles, qui dépend de la nature des sources.
La fiche de base annonce cette voie en deux temps, une mesure globale moyennée sur le ciel, puis des cartes, et le premier indice n'a pas tenu. En 2018, l'expérience EDGES annonçait un creux dans le spectre radio moyen du ciel, centré à 78 mégahertz, qu'elle lisait comme la marque d'étoiles déjà présentes vers 180 millions d'années — mais plus de deux fois plus profond que les plus grandes prédictions. En 2022, le radiomètre SARAS 3 a conclu que ce profil « n'est pas d'origine astrophysique » et l'a rejeté avec 95,3 % de confiance. La radioastronomie à 21 centimètres reste attendue pour trancher, et les sources de ce livre ne lui donnent aucune échéance : aucune carte de la réionisation à 21 centimètres n'existe dans la base à la date où ce chapitre s'écrit.
Pendant que la réionisation s'achève, autre chose commence. Grâce à l'âge de 250 000 étoiles sous-géantes datées avec précision, Maosheng Xiang et Hans-Walter Rix montrent en 2022 que la formation du disque ancien de la Voie lactée, dit disque épais, a commencé il y a 13 milliards d'années, « seulement 0,8 milliard d'années après le Big Bang », deux milliards d'années avant l'assemblage final de son halo interne. Sur l'année cosmique, c'est le 21 janvier — avant le 29, où les quasars voient encore des îlots neutres. Notre Galaxie a commencé à se construire dans un Univers encore troué de gaz neutre, où des îlots d'hydrogène gardaient leurs électrons à l'écart de toute source. Les sources de ce livre ne disent pas si la région où elle naissait était déjà ionisée.
Cette partie du livre se referme là. Après la première lumière, l'Univers était transparent et obscur. Des étoiles que personne n'a vues l'ont allumé. Des galaxies plus nombreuses et plus brillantes que prévu l'ont éclairé. Leur lumière a lentement ionisé le gaz entre elles, jusqu'à le rendre transparent à l'ultraviolet un peu après le premier milliard d'années — et la chronologie de cet allumage, qui a plus bougé qu'aucune autre en dix ans, bougera encore. La suite change d'échelle. L'oxygène déjà présent dans JADES-GS-z14-0, à 300 millions d'années, en est la trace la plus ancienne : les étoiles qui ont ionisé l'Univers ont aussi fabriqué, dans leur cœur et dans leur mort, ce qui manquait au gaz des premières minutes.