récit · brouillon · 4 292 mots

L'emballement

~10⁻³⁶ à 10⁻³² s


La plus vieille lumière du ciel a été libérée quand l'Univers avait environ 380 000 ans, et elle a, d'un bout à l'autre, la même température. On tourne l'antenne vers un point du ciel, on lit un chiffre ; on la tourne vers le point opposé, on lit le même, à quelques parts sur cent mille près. Dans la vie courante, deux objets à la même température l'ont atteinte en échangeant de la chaleur, deux tasses posées côte à côte et laissées assez longtemps. Or, dans le modèle classique, ces deux régions n'ont jamais rien échangé. Elles s'éloignent l'une de l'autre plus vite que la lumière, et depuis le début de l'expansion aucun signal, aucune chaleur n'a eu le temps de passer de l'une à l'autre. Leur égalité doit être posée au départ, région par région, sur tout le ciel.

Deuxième coïncidence. La géométrie de l'espace dépend de ce qu'il contient, et il existe une densité, dite critique, pour laquelle l'espace est plat : celui d'Euclide, où les angles d'un triangle font 180°. L'Univers en est très proche. Or l'expansion ne ramène pas vers cette valeur, elle en écarte ; un petit écart au départ devient un grand écart ensuite. Pour que l'Univers soit aussi plat aujourd'hui, il fallait qu'au départ il s'écarte de la densité critique de moins d'une part sur un nombre qui s'écrit 1 suivi de soixante-deux zéros. Le modèle peut supposer ce réglage. Il ne peut pas dire pourquoi l'Univers est né réglé à ce point.

Troisième. Les théories de grande unification, qui cherchent à réunir trois des forces de la physique à très haute énergie, prévoient dans l'Univers très chaud des monopôles magnétiques : des particules qui porteraient un seul pôle, un nord sans sud, ce qu'aucun aimant coupé en deux n'a jamais donné. Si l'Univers a traversé ces énergies, il devrait en être rempli. On n'en a jamais observé un seul. C'est ce problème qu'Alan Guth a sur sa table quand, en 1980-1981, aux États-Unis, il propose l'inflation : une phase brève d'expansion accélérée, au tout début, avant l'Univers chaud que décrit le modèle classique.

Un an plus tôt, à Moscou, Alexeï Starobinsky écrit autre chose et la même chose. Des corrections quantiques à la gravité, soutient-il, remplaceraient la singularité initiale par une phase de de Sitter : un espace qui se dilate de façon exponentielle, doublant de taille à intervalles réguliers, puis doublant encore, puis encore. L'un part des monopôles, l'autre de la singularité ; par des chemins différents, les deux hommes écrivent la même phase. C'est celle où, deux ans plus tard, Vilenkin fera déboucher son univers né de littéralement rien.

Cette phase règle les trois énigmes d'un seul geste. Avant elle, les deux régions aujourd'hui opposées dans le ciel se touchaient presque ; elles ont eu le temps de s'équilibrer, puis l'inflation les a séparées plus vite que la lumière ne pouvait les relier, et elles ont gardé la même température en s'éloignant. Elle aplatit l'espace comme on aplatit la surface d'un ballon en le gonflant : une fourmi posée sur un ballon énorme ne voit plus sa courbure, le sol lui paraît plat. Les monopôles, s'ils se sont formés avant ou pendant, ont été dilués au point d'être introuvables, quelques grains perdus dans un volume devenu immense.

Mais résoudre des énigmes connues ne prouve pas qu'une hypothèse est vraie. Cela montre qu'elle est économique : une seule supposition en remplace trois. Une hypothèse inventée pour des faits déjà connus les explique par construction ; elle a été taillée pour eux, et un vêtement sur mesure tombe toujours juste sur celui qui l'a commandé. Ce qui peut la mettre à l'épreuve, ce sont des choses qu'elle annonce et qu'on n'a pas encore vues. L'inflation en a annoncé.


Entre environ 10⁻³⁶ et 10⁻³² seconde, l'espace se dilate d'un facteur de l'ordre de 10²⁶. C'est, en ordre de grandeur, le rapport entre la taille d'un noyau atomique et la distance de la Terre au Soleil : d'un côté ce qui tient au cœur d'un atome, de l'autre l'orbite entière de la planète. La durée, elle, s'écrit avec trente et un zéros après la virgule avant le premier chiffre ; aucune paupière n'a battu si vite, aucun éclair n'a été si bref. Une durée qui n'est presque rien, une dilatation qui n'a presque pas de mesure : cet écart, on l'appelle ici l'emballement.

Ces nombres sont des traits sur la règle qu'on a remontée au premier chapitre. « 10⁻³⁶ seconde » est une valeur de la coordonnée de temps d'un modèle, prolongée au-delà de ce qu'une horloge physique aurait pu marquer, et le facteur lui-même dépend du modèle d'inflation qu'on retient. Ils situent l'inflation dans un modèle ; ils ne la datent pas comme on date une roche, en comptant ce qui s'y est déposé couche après couche.

Si l'inflation se bornait à gonfler l'espace et à le lisser, elle produirait un univers trop parfait. Dans un espace parfaitement uniforme, rien ne distingue un endroit d'un autre ; la gravité n'a aucune surdensité à amplifier, aucun pli où tirer, et jamais une galaxie ne s'y forme. Un ciel sans étoile, sans tache, sans adresse. L'apport décisif n'est donc pas le lissage. C'est, selon la formule de Daniel Baumann, ce qui « transforme des fluctuations quantiques microscopiques en germes macroscopiques pour la formation des structures cosmiques ».

Trois temps. À l'échelle microscopique, la physique quantique interdit à un champ d'avoir une valeur parfaitement fixe ; sa valeur tremble sans cesse autour de sa moyenne, et l'inflaton, le champ qui porte l'inflation et dont la nature reste inconnue, tremble comme les autres. Puis l'inflation étire ces tremblements avec l'espace qui les contient : une fluctuation de taille subatomique est portée, en une fraction de seconde, à une taille astronomique, et une fois assez étirée elle cesse de trembler et se fige, comme une ride sur un tissu qu'on tend très vite reste prise dans la trame. Enfin, à la sortie, ces rides figées deviennent de petites différences de densité dans la matière et le rayonnement : ici un peu plus, là un peu moins. Les minuscules fluctuations du fond diffus, celles qu'on lit sur la carte à quelques parts sur cent mille, seraient nées ainsi.

La suite est de la gravité ordinaire. Là où il y a un peu plus de matière, l'attraction est un peu plus forte ; la matière voisine y tombe, la surdensité se creuse, et en quelques centaines de millions d'années elle devient une galaxie, puis un amas de galaxies. Si le scénario est juste, les grandes structures du ciel, et ce qu'elles contiennent — les étoiles, les planètes, jusqu'à ceux qui, dedans, lèvent les yeux vers la plus vieille lumière — sont des tremblements quantiques microscopiques agrandis aux dimensions du cosmos.


Le mécanisme annonce d'abord une chose simple. Les fluctuations doivent avoir la même amplitude quelle que soit leur taille, parce que chaque taille a été produite de la même manière, à un moment à peine différent d'une phase qui changeait peu ; on appelle ce spectre invariant d'échelle, ou de Harrison-Zel'dovich. En 1992, le satellite COBE détecte les premières variations de température du fond diffus : environ trente millionièmes de degré, à cinq près, quand on regarde le ciel à travers des taches d'une dizaine de degrés. Elles s'accordent avec ce spectre. L'histoire de cette mesure attend le chapitre de la première lumière.

La deuxième confrontation est plus fine. Dans le plasma primordial couraient des ondes sonores ; elles se sont figées quand l'Univers est devenu transparent, vers 380 000 ans, et leur empreinte dessine dans le fond diffus des pics, les pics acoustiques. Ces pics avaient été prédits. Leur découverte, écrivent Wayne Hu et Scott Dodelson en 2002, « a établi un modèle cosmologique de travail » : un modèle dont les structures sont nées par instabilité gravitationnelle de fluctuations quantiques produites pendant l'inflation.

Les pics ne se dessinent ainsi que si toutes les ondes sonores ont démarré en même temps, en phase, comme les cordes d'un instrument pincées d'un seul coup. Des perturbations créées au fil de l'eau, à des moments différents, donneraient une bouillie sans pics nets, un accord brouillé. L'inflation fournit ce départ commun : toutes les fluctuations sont déjà en place quand l'Univers chaud commence. C'était une conséquence annoncée, et elle aurait pu ne pas être au rendez-vous.

Planck, 2018. La mission européenne mesure la manière dont l'amplitude des fluctuations varie avec leur taille, l'indice spectral n_s. Un spectre exactement invariant d'échelle donnerait 1 ; l'inflation prévoit un peu moins, parce que la phase change un peu pendant qu'elle se déroule et que les fluctuations produites à la fin n'ont pas tout à fait l'amplitude de celles du début. Planck trouve 0,965, à quatre millièmes près, sans dépendance d'échelle détectable. Sous 1 d'environ huit fois son incertitude, dans le sens annoncé.

Planck mesure aussi l'adiabaticité. Des fluctuations sont adiabatiques quand matière noire, matière ordinaire et rayonnement sont plus denses ensemble, aux mêmes endroits, dans les mêmes proportions ; c'est ce qu'on attend si tout provient d'un seul champ qui fluctue. Les données de polarisation « fournissent un test rigoureux de l'adiabaticité des conditions initiales ». Dans le désert d'Atacama, au Chili, le télescope ACT la vérifie à son tour en 2025.

Enfin la platitude. Combinée aux oscillations acoustiques des baryons — l'empreinte des mêmes ondes sonores, lue cette fois dans la répartition des galaxies —, la carte de Planck donne une courbure nulle à 0,4 % près, avec 95 % de confiance ; ACT ne trouve lui non plus « aucun écart à la platitude ». L'inflation prévoyait un Univers plat ; il l'est, à la précision des mesures. Mais ce sont des mesures. Elles s'accordent avec l'inflation dans le détail, sur des propriétés qui auraient pu être autres ; elles montrent qu'elle passe les tests, pas qu'aucun autre mécanisme ne pourrait les passer.


« L'inflation » n'est pas un modèle, c'est une famille. Une phase brève d'expansion accélérée qui étire des fluctuations quantiques, cela peut être réalisé par des champs de formes très diverses, et chaque forme donne ses propres valeurs de n_s et des autres paramètres. Les mesures ne servent donc pas seulement à tester l'idée ; elles servent à trier les versions, comme un tamis retient les unes et laisse passer les autres.

Le modèle de Starobinsky, celui de Moscou, 1980, prédit un indice d'environ 0,965 — presque la valeur de Planck — et il était jusqu'à récemment l'un des mieux placés. En 2025, depuis l'Atacama, ACT publie ses mesures finales. Combinées à celles de Planck, elles donnent 0,974, à trois millièmes près, et confirment la quasi-invariance d'échelle. Moins d'un centième de déplacement ; mais les incertitudes sont devenues si petites qu'un article de 2025 y lit un éloignement de la prédiction de Starobinsky et de plusieurs modèles bien établis, et qu'une série d'articles cherche déjà à les réconcilier par des corrections.

Deux limites encadrent ce résultat. Il ne met pas en cause l'inflation : n_s reste sous 1, les fluctuations restent quasi invariantes d'échelle et adiabatiques ; il porte sur le choix entre ses versions. Et il est trop récent pour être tenu pour définitif : l'écart vaut environ trois fois l'incertitude, notable, sans atteindre le seuil que les physiciens exigent pour une découverte. Ce qui le confirmerait ou le dissiperait est connu — d'autres mesures des petites échelles, comme celles du télescope SPT au pôle Sud, et la vérification qu'aucune erreur systématique ne se cache dans la combinaison des deux instruments. Selon que la valeur reste vers 0,974 ou revienne vers 0,965, le modèle de 1980 sortira affaibli ou blanchi. On attend.


Pôle Sud, mars 2014. L'équipe de l'expérience BICEP2, dont le télescope est tourné vers la plus vieille lumière, annonce avoir détecté des modes B dans la polarisation du fond diffus. L'annonce fait le tour du monde en quelques heures, et le monde entend : la preuve de l'inflation.

Ce qu'ils cherchaient. Tout ce qui précède porte sur des variations de densité ; mais l'inflation secoue aussi l'espace-temps lui-même, et devrait produire des ondes gravitationnelles primordiales, des ondulations de la géométrie étirées comme le reste aux dimensions du cosmos. Elles laisseraient leur marque non dans la température du fond diffus mais dans sa polarisation : cette lumière vibre, en chaque point du ciel, dans une direction privilégiée, et ces directions, portées sur la carte, dessinent des motifs. Les variations de densité ne font que des motifs sans rotation, rayonnants ou concentriques, les modes E. Les ondes gravitationnelles feraient aussi des tourbillons, les modes B. Leur force se mesure par un nombre, r, qui compare les tremblements de l'espace-temps à ceux de la densité. Aucun processus de l'Univers chaud n'en produit de cette sorte à ces échelles ; ce serait la signature la plus directe de l'inflation, et on ne l'a jamais vue.

Mais la polarisation n'a pas qu'une source. Les grains de poussière de notre propre Galaxie, alignés par son champ magnétique comme de la limaille, émettent eux aussi une lumière polarisée, et cette lumière peut dessiner des tourbillons. Pour séparer les deux, il faut observer à plusieurs fréquences, car la poussière et le fond diffus ne brillent pas de la même façon selon la longueur d'onde. L'analyse conjointe avec l'équipe de Planck, qui observait là où la poussière domine, conclut en 2015 : une grande partie du signal vient d'elle. « Aucune preuve statistiquement significative de modes tensoriels. » Il ne reste qu'une limite : r plus petit que 0,12.

Depuis, la limite descend et rien n'apparaît. 2018 : Planck avec BICEP2 et Keck, son successeur, r sous 0,056. 2021 : BICEP et Keck, avec les données accumulées jusqu'en 2018, r sous 0,036 à 95 % de confiance, la contrainte la plus forte à ce jour. À chaque marche, les modèles qui prédisaient davantage tombent ; le ciel, lui, reste sans tourbillon.

La prochaine étape est un satellite japonais, LiteBIRD, encore au sol. Il est conçu pour mesurer r à 0,001 près, trente fois mieux que la limite actuelle, avec pour objectif affiché « un test direct de la théorie de l'inflation ». Son lancement a glissé. La page du programme annonçait encore le milieu des années 2020 ; l'annonce de décembre 2025 dit seulement « dans les années 2030 ».

Ce que LiteBIRD pourra dire n'est pas symétrique. Certains modèles prédisaient un r au-dessus des limites actuelles : ils sont déjà éliminés. D'autres prédisent un r de quelques millièmes, à sa portée ; d'autres encore un r trop petit pour lui. Une détection verrait l'espace-temps lui-même trembler à l'époque de l'inflation. Une non-détection éliminerait une grande famille de modèles, dont plusieurs des plus simples, sans réfuter l'idée, puisque des versions à r minuscule resteraient permises. Cette asymétrie tient à la famille inflationnaire, pas aux instruments. Et c'est précisément ce que ses critiques lui reprochent.


La controverse n'oppose pas des marginaux au consensus ; elle oppose des fondateurs entre eux. Paul Steinhardt compte parmi les pionniers de l'inflation. En 2013, au lendemain des premiers résultats de Planck, il publie avec Anna Ijjas et Abraham Loeb un article dont le titre tient lieu de verdict, « Le paradigme inflationnaire en difficulté après Planck 2013 » : les données, écrivent-ils, « défavorisent tous les scénarios inflationnaires les mieux motivés ».

Trois problèmes. L'inflation devait dispenser le modèle d'un état de départ réglé à l'extrême ; or, pour qu'elle démarre, il faut déjà une région assez lisse, et le problème a été repoussé d'un cran, pas supprimé. Dans de nombreux modèles, elle ne s'arrête pas partout en même temps : elle se poursuit indéfiniment quelque part, et produit sans fin des régions où elle a cessé, chacune avec ses propres propriétés ; si tout ce qui peut arriver arrive quelque part, le scénario ne prédit plus rien. Et les modèles que les données favorisent, ceux dont le potentiel forme un plateau, seraient justement ceux qu'on juge les moins naturels dans la théorie.

En 2017, dans Scientific American, les trois vont plus loin : l'inflation ne peut pas être testée. La réponse arrive au même magazine, sous la forme d'une lettre signée par Alan Guth, Andreï Linde, David Kaiser, Yasunori Nomura et vingt-neuf autres, dont Stephen Hawking. Trente-trois noms au bas d'une page : « l'inflation est non seulement testable, mais elle a été soumise à un nombre important de tests et les a tous passés jusqu'ici ».

Ni l'un ni l'autre camp ne conteste n_s, l'adiabaticité ou la platitude ; les deux lisent les mêmes colonnes de chiffres. Ils s'opposent sur ce qu'on teste. Les signataires désignent les prédictions des modèles qu'on écrit et qu'on confronte aux mesures : vérifiées, et certaines versions éliminées. Ijjas, Steinhardt et Loeb visent le paradigme, l'ensemble de tous les modèles possibles, si vaste qu'il s'accommoderait de presque tout résultat — et les tourbillons introuvables du pôle Sud sont leur meilleur exemple, puisqu'une détection confirmerait l'inflation et qu'une absence ne la réfuterait pas. Ce qui les départagerait est connu dans son principe : une alternative qui reproduise les mesures actuelles en annonçant autre chose sur une observable à venir. On ne l'a pas.


Même en admettant l'inflation, une question reste entière. Si elle a posé l'état de départ de l'Univers chaud, qu'est-ce qui a posé le sien ? Une réponse séduisante serait qu'elle n'en a pas besoin. Dans beaucoup de modèles, elle ne s'arrête pas partout : quelque part, vers le futur, elle continue sans fin ; et ce qui continue sans fin vers l'avant aurait pu, de même, durer depuis toujours vers l'arrière. L'Univers n'aurait alors pas de commencement, seulement une inflation ouverte des deux côtés.

En 2003, Arvind Borde, Alan Guth — le même — et Alexander Vilenkin ferment cette porte, dans le cadre de la relativité générale classique. L'argument est « purement cinématique » : il ne suppose rien des forces ni de la matière et « ne requiert aucune condition d'énergie ». On suit vers le passé la trajectoire d'une particule ou d'un rayon de lumière ; si l'expansion y est positive en moyenne, l'expansion accumulée le long de ce chemin est bornée. Un passé sans fin l'aurait rendue infinie ; donc le chemin ne peut pas être sans fin. Un modèle en inflation, ou « simplement en expansion suffisamment rapide », est incomplet vers le passé, et « requiert une physique autre que l'inflation pour décrire la frontière passée de la région en inflation ». L'inflation ne peut pas être son propre point de départ.

En 2012, Vilenkin et Audrey Mithani étendent l'argument aux autres scénarios qui promettaient un passé éternel. L'inflation éternelle et l'évolution cyclique seraient elles aussi incomplètes vers le passé ; l'univers dit émergent, qui aurait passé un temps infini dans un état statique avant de se mettre en expansion, pourrait s'effondrer par effet quantique, et un état qui peut s'effondrer ne tient pas une éternité. Aucun des trois ne fournit l'éternité qu'on lui prêtait.

Ce que le théorème ne dit pas pèse autant que ce qu'il dit, depuis qu'on a vu ce que l'apologétique en tire. Il ne démontre ni singularité ni instant zéro : « incomplet vers le passé » veut dire que la description classique s'arrête à une frontière dont elle ne décrit pas l'autre côté, et ses auteurs concluent à « une autre physique », pas à un commencement absolu. Que cette frontière soit un commencement est la lecture que Vilenkin défend ; le théorème ne suffit pas à l'établir. Il ne dit rien hors de ses hypothèses, un espace-temps classique, et rien d'un régime de gravité quantique où la géométrie n'est plus définie. Il suppose une expansion moyenne positive ; un univers qui se serait d'abord contracté, puis aurait rebondi, n'en remplit pas forcément la condition, puisque la contraction fait baisser la moyenne.

Sa borne elle-même est contestée. En 2023, Lesnefsky, Easson et Davies montrent que le calcul de l'expansion moyenne change selon la forme globale qu'on prête à l'espace, et exhibent une famille infinie de solutions dont les trajectoires se prolongent indéfiniment vers le passé malgré une expansion moyenne positive ; l'affirmation habituelle est pour eux « une question ouverte ». Ce qui survit à ces réserves : dans le cadre où l'inflation est formulée, elle ne peut pas avoir duré depuis toujours, et ce qui l'a précédée demande une physique qu'on n'a pas. L'inflation fixe l'état de départ de l'Univers chaud ; rien de ce qu'on sait ne fixe le sien.


Trois programmes se penchent sur cette frontière passée ; aucun n'a d'appui observationnel, et ils n'en sont pas au même stade. Le premier remplace le commencement par un rebond. En 2006, Abhay Ashtekar, Tomasz Pawlowski et Parampreet Singh, dans un modèle simplifié de cosmologie quantique à boucles, voient « le big bang remplacé par un grand rebond » : un univers en contraction avant le nôtre, le cas que le théorème de Borde, Guth et Vilenkin ne couvre pas forcément. Le rebond ne remplace pas l'inflation ; il ne produit pas seul le spectre presque invariant qu'on observe, et il se greffe sur elle.

Ses traces, s'il en laisse, sont là où aboutissent les fluctuations les plus anciennes, celles que l'inflation a le plus étirées : les plus grands motifs du ciel, ceux qui couvrent plusieurs degrés ou davantage, où il modifie la puissance des fluctuations. En 2020, Ashtekar et ses collègues en tirent une prédiction pour la polarisation — une diffusion plus forte de la lumière du fond diffus sur son trajet, et des modes B atténués aux grandes échelles, deux grandeurs que LiteBIRD visera. Mais le signe dépend de l'état initial choisi : certains choix réduisent la puissance aux grandes échelles, d'autres l'augmentent. Et si l'inflation a duré nettement plus que le minimum, les motifs nés au rebond sont aujourd'hui plus grands que l'Univers observable ; une absence de signal dirait seulement qu'elle a été longue.

Le deuxième supprime le bord au lieu de le franchir : l'état sans bord de Hartle et Hawking, 1983, ce globe tourné pôle Sud en haut qu'on a vu au premier chapitre. Rapporté à l'inflation, il veut dire dans quel état l'Univers y entre, et répondre ainsi à l'objection des conditions initiales. Pour les fluctuations plus petites que l'Univers, il donne les mêmes que l'inflation standard, « en bon accord avec l'expérience » ; rien ne l'en distingue sur ce terrain. Sa prédiction propre porte sur la courbure d'ensemble, et sous sa forme simple elle est fausse : il favorise un univers petit, issu de peu d'inflation et nettement courbé. Juan Maldacena demande en 2024 pourquoi l'on n'observe pas une courbure de l'ordre de 10 %, au lieu d'une platitude mesurée à 0,4 % près. Les remèdes — un autre état initial, un espace en forme de tore — ne s'imposent pas.

La dispute sur sa formulation porte sur la cohérence du calcul plus que sur une donnée. En le réécrivant avec un temps réel, dit lorentzien, Job Feldbrugge, Jean-Luc Lehners et Neil Turok obtiennent en 2017 un facteur « exactement l'inverse du fameux résultat de Hartle-Hawking », et des ondes gravitationnelles primordiales qui n'y sont pas amorties, ce qui rendrait inexplicable un univers aussi lisse que le nôtre. Hartle, Thomas Hertog et leurs collègues répondent qu'une autre formulation lorentzienne retrouve des univers en inflation, à fluctuations presque gaussiennes. Le désaccord porte sur la définition mathématique de l'objet ; aucune mesure ne le départage.

Le troisième fait de notre Big Bang la suite d'un autre univers. Pour Roger Penrose, il serait la fin, remise à une autre échelle, d'un éon précédent, et l'Univers passerait d'éon en éon. Ce scénario a ce que les deux autres n'ont pas encore : des traces annoncées dans le fond diffus. En 2010, Vahe Gurzadyan et Penrose trouvent dans les données du satellite WMAP des familles de cercles concentriques où la température varie anormalement peu, à six écarts-types. En 2011, Ingunn Wehus et Hans Kristian Eriksen retrouvent les cercles, puis les cherchent dans des ciels simulés sans éon antérieur, et les y trouvent aussi : le ciel observé est « entièrement compatible avec le modèle ΛCDM », de tels cercles apparaissent par hasard dans un ciel sans mémoire. Les « points de Hawking », taches chaudes lues comme la trace de trous noirs de l'éon précédent, sont annoncés à 99,98 % de confiance ; une fois prise en compte la taille des anneaux, l'excès tombe à 87 %, « guère plus de 1σ », selon Daniel Jow et Douglas Scott en 2020. Le scénario est testable, et ses tests sont pour l'instant négatifs.

Rebond et cycle ne sont pas le même modèle. Le rebond fait succéder une expansion à une contraction, par un effet quantique au régime de Planck ; les éons de Penrose s'enchaînent sans contraction, chaque fin dilatée devenant un nouveau commencement. Et aucun de ces programmes n'est une alternative à l'inflation au sens où le seraient les scénarios de Steinhardt : le rebond et l'état sans bord cherchent à dire ce qui la précède ou la prépare, non à la remplacer.

À la fin de l'emballement, l'énergie qui entraînait l'expansion accélérée se convertit en particules et en chaleur. C'est ce qu'on appelle le réchauffement, le moment où se serait peut-être formé l'excès de matière sur l'antimatière. L'espace que l'emballement avait vidé se remplit ; l'Univers devient une soupe brûlante de particules, dont la physique se teste dans les accélérateurs. C'est de là que partent les horloges. Planck définit l'âge de l'Univers comme le temps écoulé « depuis le début du Big Bang chaud », non depuis un instant zéro : la première graduation est posée là où l'emballement s'arrête. De cette soupe repart l'histoire, là où le plausible devient le connu.